DON QUIXOTE, L'INVINCIBLE de Félicien CHAUVEAU - TNN Nice du 8 au 10 février 2017

donquixote.jpg Début décembre, au Théâtre Anthéa, nous avions eu l'opportunité d'assister, avec l'Association des Amis du Théâtre, au filage du Don QuiXote, l'invincible mis en scène par Félicien CHAUVEAU. Je l'avais revu à l'ESPACE MAGNAN quelques mois plus tard et avais pu voir, avec plaisir, combien la mise en scène, déjà époustouflante, avait été enrichie. Le TNN l'accueillant cette année, je réédite le texte que j'avais rédigé après le filage. Les photographies ont été prises lors de ce filage.
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Quelques membres de l'Association des Amis du Théâtre ont eu l'honneur et le privilège d'assister, au théâtre Anthéa, au filage de Don QuiXote, l'invincible, œuvre théâtrale librement adaptée par le jeune metteur en scène et acteur, Félicien Chauveau, et interprété par les valeureux acteurs du Collectif La Machine, créé en 2011.



N'est-ce pas, à chaque fois, une véritable gageure que celle de mettre en scène un des personnages faisant, plus que jamais, partie, dans son universalité, de l'histoire de la littérature ? Aucun doute là-dessus d'où le mérite tant au niveau de l'écriture, de la mise en scène, de l'interprétation que de la scénographie de cette nouvelle adaptation dont la performance et la cohérence sont au rendez-vous;

Félicien Chauveau a longuement travaillé sur l'adaptation théâtrale de l’œuvre de Miguel de Cervantès qui, depuis bien longtemps, l'avait conquis.

D'une complexité kaléidoscopique, le texte n'a de cesse de se mettre en abîme. A commencer par Cervantès lui-même, si l'on en juge par l'existence, digne d'un roman, qu'il a menée et étrangement proche des vicissitudes de son hidalgo errant. Autant de tranches de vie que l'on retrouve dans l'épopée chevaleresque de Don QuiXote dont la clef de voûte expressive s'inscrit à travers un dédoublement identitaire généré par l'obsession qu'a produit sur eux la littérature, pour Cervantès et, plus spécifiquement les romans chevaleresques, pour Don QuiXote. Effet de la littérature, paravent protecteur et créatif derrière lequel l'auteur et sa créature burlesque se sont évadés pour tenter d'échapper à une société décadente, rude et violente. Un enchâssement entre fiction et réel qui fait de cette tragi-comédie, une œuvre d'une extraordinaire fraîcheur et modernité.

Entre utopie et triviale réalité, la folie est-elle gage d'intégrité, de sincérité, de fidélité aux valeurs de justice, d'équité et d'amour ? Il semblerait qu'il en soit ainsi pour le mythique personnage de Cervantès, Alonzo QuiXana qui se prend pour Don QuiXote de la Mancha sans compter que ce dédoublement de personnalité, sous couvert de folie, a pu représenter pour l'auteur un subterfuge expressif sur l'absurdité de la société de son époque.

Nous avons découvert ce Don QuiXote, l'invincible dans un décor essentiellement blanc, à la croisée des chemins entre un monde irréel et les réminiscences d'une réalité géographique, celle de la région aride de la Mancha, de ses moulins à vent et de ses maisons peintes à la chaux. Tout dans cette adaptation théâtrale, en respect avec l’œuvre de Cervantès, fait écho au précaire équilibre entre irréel et réel, comme il en est du séculaire rapport maître et valet à savoir, l'aveuglement de Don QuiXote et le bon sens de Sancho Pança bien qu'il serait inexact de ne réduire ce duo qu'à cela. C'est pourtant ce constat, cet incessant glissement qui féconde la richesse et le dynamisme de cette pièce.

Le décor(Jean-Baptiste Nallino et Matteo Violante) se compose d'un ingénieux agencement déstructuré de meubles (commodes-escaliers, armoires, fauteuil-trône, chaises à roulettes, guéridon, livres - immanquablement -, porte de type saloon...). DON_QUIXOTE_4.JPG D'un seul bloc multifonctionnel, il fait, entre autre, office de théâtre de marionnettes et d'île tout en se désolidarisant, partiellement, au gré de la mise en scène. Une trouvaille scénographique très astucieuse qui permet des changements de décors des plus aisés par les acteurs eux-mêmes sans rompre le rythme de la mise en scène. Bien au contraire, ils s'entremêlent à elle d'une façon on ne peut plus naturelle. A noter, le fabuleux engin spatial à bord duquel vont voyager Don QuiXote et Sancho Pança. DON_QUIXOTE_5.JPG Sorte de carrosse-théâtre de marionnettes non pas tiré par de puissantes chevaux, ni propulsé par on ne sait quelle ingéniosité, mais par des fauteuils roulants (accessoire particulièrement présent dans la scénographie et qui confère une empreinte symbolique écrasante et sclérosante d'un Don QuiXote irrémédiablement assujetti à son délire) : un moment délicieusement burlesque. Enfin, une porte surmontée d'une flèche actionnée comme une girouette qui semble ne mener nulle part ou partout et au pied de laquelle gisent quelques parpaings plus ou moins positionnés en quinconce. DON_QUIXOTE__2.JPG Quant aux costumes (Jennifer Beteille), assez hétéroclites, à l'instar du fauteuil roulant - substitut de Rossinante -, celui de Don QuiXote semble surenchérir sa condition de dépendance à l'égard de son valet Sancho Pança (qui arbore une indéniable vitalité physique et mentale), de héros limité dans ses mouvements, affublé par des sortes de carcans lui enserrant les jambes ou de très longues manches de chemise se renfermant sur lui telle une camisole. On retrouve la même approche concernant Ginés de Passamonte qui, après avoir été libéré par Don QuiXote d'un avenir inscrit sous les galères réapparaît plus loin sous le nom de Maître Pierre avec son théâtre de marionnettes. En effet, la moitié longitudinale de son visage, cachée par un masque (masques élaborés par Jean-Baptiste Nallino) traduit l'être vile, usurpateur, manipulateur, pétri d'ingratitude qui s'ingénie à vouloir s'accaparer l'histoire des prouesses chevaleresques de Don QuiXote. DON_QUIXOTE_3.JPG

La multiplicité des registres linguistiques (littéraire, poétique, burlesque, ponctué de jeux de mots empruntés à un registre moderne) et leur rapide débit confère à cette pièce un caractère enlevé. L'interprétation pluridisciplinaire des acteurs est d'ailleurs, à plus d'un titre, à saluer : chant, musique, danse, acrobaties, combats (esthétique du mouvement : Audrey Vallarino - maître d'armes : Lucas Sacchieri). Les corps se traînent, s'entremêlent, s'affrontent, s'étreignent, pleurent, rient autour d'une mise en scène chorégraphique très audacieuse et d'une musique originale quasi permanente. Une musique émanant des cordes de l'unique instrument : la contrebasse, pincée par les doigts de l'omniprésente Folie qui semble scander une autre dimension d'espace-temps. On se demande, d'ailleurs, si l'élément de décor installé à côté de la contrebasse, juchée avec son Maître sur une sorte de piédestal, ne s'apparente pas à la partie supérieure d'une horloge dépouillée de ses aiguilles. Dans la folie, le temps est autre. Chronos y joue la partition qui lui plaît. DON_QUIXOTE1.JPG La musique de Merakhaazan alias Jean-Christophe Bournine parvient, dans une incroyable virtuosité, technicité et créativité, à nous transporter, nous intégrer dans ce monde de l'entre-deux. La texture envoûtante, étonnante des sons polychromes et protéiformes, faits de syncopes, d'enchevêtrements, de chevauchements mélodiques parfois mélancoliques, parfois plus soutenus, donne l'étrange impression d'une multiplicité d'instruments et épouse subtilement la thématique du dédoublement, de la mise en abîme de l’œuvre.

Fin novembre 2015, au Théâtre de la Semeuse, deux acteurs du Teatro Lo Stivalaccio de Venise ont donné quelques représentations d'un Don Chisciotte, tragicommedia dell'arte. Deux excellents acteurs qui jouaient, eux-mêmes, deux autres acteurs de la célèbre Compagnie des Comici Gelosi ayant sillonné les routes d'Europe entre le XVIème et le XVIIème siècle : Giulio Pasquati, "in arte Pantalone" et Girolamo Salimbeni "in arte Piombino". Condamnés à mort par l'Inquisiteur pour avoir joué sur les tréteaux pendant la période du Carême et pour avoir omis de payer la taxe de représentation, ils implorent une ultime représentation avant de mourir. Ainsi, ils montent sur scène pour raconter de quelle façon, grâce aux aventures de l'histoire enchâssée de Don Chisciotte et de Sancho Panza, et au public, ils parviennent à échapper au gibet. Et si parfois le texte original leur fait défaut, leur merveilleuse capacité à improviser sur des thèmes tels que l'amour, la littérature, la liberté de penser, la satire, les femmes leur sauve la mise. Un théâtre qui sauve la vie et dont l' "unique limite est le ciel" disait Cervantès. Et c'est là, entre ciel et terre, que finit le Don QuiXote de Félicien Chauveau. Le chevalier errant, justicier autoproclamé et idéaliste qui n'a eu de cesse de se battre, se relevant constamment et reprenant un combat perdu d'avance, retrouve finalement, dans un ailleurs aérien, sa Dulcinée. Obéissant au rituel, extrêmement codé, de l'idéal chevaleresque où l'amour revêt une place de premier plan, il aura été jusqu'au bout de sa fidélité, de sa soumission, affrontant mille épreuves pour mériter le salut de sa dame suzeraine. Vêtue tout au long de la pièce d'un tissu diaphane lacté recouvrant corps et visage, soulignant ainsi la femme inaccessible, déifiée et pure, cet alter ego de Beatrice, posera, finalement, après la mort de Don QuiXote, dans une position "subalterne", son regard vers son soupirant qui l'accompagne, debout, sur le siège d'une balançoire. A cet instant, l'obsession pour les romans de chevalerie et l'errance s'arrêtent tout comme le temps laissant Don QuiXote et sa Dulcinée se balancer à l'infini et le public véritablement ému et subjugué.

Dans ces deux interprétations de l’œuvre picaresque, on retrouve la variété de niveaux de langue, l'aspect pluridisciplinaire d'une interprétation particulièrement physique, le duo intemporel du chevalier errant et de son fidèle serviteur dont les deux caractères nous renvoient à la singularité de notre propre et si fragile humanité.

La dernière similitude de ces deux versions du chevalier errant, s'illustre à travers la présence des masques de la commedia dell'arte. Dans la pièce de Félicien Chauveau, ils seront ceux qui, dans l'urgence, dévêtiront Don QuiXote comme pour le soulager d'une fièvre mortelle cédant leur place aux visages des proches du mourant qui le chantent avant d'abandonner son corps, tel un Christ déposé de sa croix, sur la grande table de la Cène. DON_QUIXOTE_7.JPG DON_QUIXOTE_8.JPG



Est-il redevenu Alonzo QuiXana ? Don QuiXote et Alonzo QuiXana ne sont-ils pas finalement qu'une seule et même personne ? A l'épilogue de l’œuvre de Cervantès, Alonzo QuiXana répond lui-même à la question :

"Pour moi seul, naquit don Quichotte, et moi pour lui. Il a su agir, et moi écrire. Enfin, lui et moi ne sommes qu'une seule et même chose, en dépit du menteur écrivain tordesillesque qui a osé témérairement écrire d'une plume d'autruche mal taillée les prouesses de mon valeureux chevalier."

Nous souhaitons à ce Don QuiXote, l'invincible, tout le succès qu'il mérite.

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