L'ANTICHAMBRE DE JEAN CLAUDE BRISVILLE - THEATRE DE LA TRAVERSE - NICE - OCTOBRE - NOVEMBRE 2016

Mise en scène et costumes de Jean-Louis Châles
Comédiens : Ariane ALBAN, Keti HIZMAJ, Jean-Louis CHALES
REPRESENTATION EXCEPTIONNELLE LE 31 DECEMBRE 2016 !

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Tous les acteurs ayant joué des pièces de Jean-Claude BRISVILLE et, en particulier, celles relatant certains événements liés au XVIIIème siècle (Le Souper et L'Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune), s'accordent à souligner la richesse de sa langue. L'Antichambre est d'ailleurs la pièce où Jean-Claude BRISVILLE a voulu mettre toute sa nostalgie à l'égard d'une langue française qui, avec le temps, s'est retrouvée en "voie de disparition". C'est également l'avis de Jean-Louis CHALES qui, avec les deux autres comédiennes, ont eu grand plaisir à interpréter la beauté d'une langue "si malmenée ces derniers temps".

Si la qualité, le rythme incisif et la pertinence des répliques de Jean-Claude BRISVILLE ne sont plus à faire, elles exigent cependant de saluer la bravoure des comédiens tant la difficulté de son appropriation relève de la performance.

Dans l'Antichambre, la langue en est le point cardinal. C'est par elle que les philosophes et les penseurs de ce siècle expriment et échangent leurs idées dans les Salons littéraires, par elle qu'ils vont faire changer le monde. On ne le répètera pas assez : la langue est un pouvoir, un instrument d'expression et de séduction sans pareil.

Le vent tourne dans le Salon de Madame du Deffand et à son insu. Les idées des philosophes qu'elle reçoit, Madame du Deffand n'en a que faire tant son intérêt et son snobisme ne se portent que sur leur intelligence. Qu'ils viennent chez elle autant qu'ils le désirent pour peu que la royauté, à laquelle elle est si attachée, ne soit pas impactée. Quant à l'Encyclopédie, c'est une utopie qu'elle refuse tant la volonté d'éclairer les hommes lui chamboule les viscères. Madame du Deffand est pourtant sur le déclin, tout comme le monde auquel elle s'accroche bec et ongles. En cela, la cécité qui l'amène à héberger Julie de Lespinasse, en qualité de lectrice, revêt une bien plus grande envergure symbolique que l'affection dont elle souffre.

La mise en scène de Jean-Louis CHALES est en parfaite adéquation avec ce tourbillon qui va emporter cette femme dans le gouffre de l'oubli. Il ne s'agit pas d'une mise en scène enlevée. Bien au contraire, elle s'attache à l'extrême précision des postures, des expressions, du rythme des répliques destinés à servir une tension dramatique qui, au fil des dialogues, se fait de plus en plus pesante. De prime abord affectueuse, la relation entre les deux femmes va rapidement se transformer en une impitoyable joute verbale médiatisée par l'ambivalent Président Hénault.

De l'ancien et du nouveau, de la vieillesse et de la jeunesse, du conservatisme et de l'esprit libertaire et progressiste, des idées d'un ancien monde à celle des Lumières, on pressent que Julie de Lespinasse va aisément l'emporter. "Son malheur est notre malheur !" s'exclame-t-elle devant l'indifférence de Madame du Deffand, à propos de l'Affaire Calas. Une fougue et une vitalité qui contrebalancent la peur de Madame du Deffand de disparaître dans l'anonymat, celui-là même où elle compte laisser sa bâtarde de nièce.

Tout divise ces deux femmes. L'illégitimité de Julie, nièce de Madame du Deffand, à laquelle cette dernière n'a de cesse de rappeler qu'elle n'est qu'une bâtarde sans dot et surtout leurs divergences idéologiques. Si dans un premier temps, Julie essaie sincèrement de se faire aimer de sa tante, face à son cruel dédain, elle usera de son intelligence, de sa beauté, de sa jeunesse et de ses idées consensuelles aux philosophes, pour devenir l'égérie de l'antichambre, la pièce qui se trouve juste au dessus des appartements de Madame et dont elle fait son propre Salon.
Jean-Louis CHALE a subtilement su montrer le processus de la courbe ascendante et descendante : la progressive prise de pouvoir de Julie et la disgrâce de Madame, entre autre, par le changement de toilette de Julie qui, de petite novice à la robe sombre et au sage châle de coton blanc, endosse, désormais, une robe de femme du monde aux couleurs éclatantes. Tous les costumes, absolument somptueux, ont été réalisés par Jean-Louis Châles.

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Le pouvoir des idées passe désormais par des Salons littéraires dirigés par des femmes, non seulement intelligentes et belles à regarder, mais engagées. Madame du Deffand est d'un autre temps, un temps où, sous la Régence (elle s'en souvient avec une profonde et touchante amertume comme s'il s'agissait d'une période douloureuse) la femme n'existait que par ses attraits : "A cette époque, on ne pensait pas au bonheur, mais au plaisir (...) Tout était si facile aux hommes (...) Il nous fallait plaire à tout prix sous peine de n'être pas vues. Et c'était à la cour qu'il fallait être... oui, parce que c'était à la cour que les hommes en nous désirant pouvaient faire de nous un peu plus que nous-mêmes."

"Le temps joue en votre faveur" dit Madame du Deffand à sa nièce. Elle sait qu'elle est vaincue et que plus personne ne fréquentera son Salon. La fin est absolument sublime, forte et bouleversante. Ariane Alban (Madame du Deffand) en femme austère, destituée de son trône qui s'efforce jusqu'au bout de tenir la dragée haute à sa nièce avant de s'écrouler dans sa solitude, Keti Hizmaj (Julie de Lespinasse) en jeune femme blessée par la tache de son illégitimité mais irradiée par son ambition et sa passion pour la liberté et la justice et Jean-Louis Châles (Président Hénault) en arbitre qui, malgré sa tentative de raisonner sa vieille amie, penchera pour la jeunesse et le souffle de vie de Julie, sont admirablement justes : du cousu main.

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