DON JUAN CHEZ LES CLOWNS D'APRES MOLIERE - TNN - NICE DU 5 AU 11 JANVIER 2017

Mise en scène : Mario Gonzalez et la Cie Miranda
Costumes : Opéra de Nice, TNN et CDN Nice Côte d'Azur
Comédiens : Eva Rami, Elodie Robardet, Florent Chauvet, Sylvia Scantamburlo, Jérôme Schoof, Christophe Servas, Thierry Surace

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Il fallait oser. Ils l'ont fait ! Et non seulement, ils l'ont fait mais c'est une véritable réussite, un régal de chaque instant ! Qui l'aurait imaginé : unir les clowns, ces champions de l'improvisation, et le cirque aux personnages baroques de la tragicomédie Don Juan ? Un mariage heureux qui a, entre autre, permis deux choses : de vérifier, une fois de plus, les qualités intemporelles de l’œuvre moliéresque et de permettre aux spectateurs de retrouver leur âme d'enfant, preuve que le public n'est pas mort et que, par conséquent, les clowns, le rire et le théâtre non plus !

Cirque, cercle, circularité d'une piste rouge et d'un joli nez de la même couleur : ce plus petit masque du monde qui créé décalage et surprise. Tous les regards ne peuvent que converger vers ce rouge lumineux, vers cet espace-temps sans limite ou salle et scène ne font plus qu'un. C'est la grande magie du cirque à laquelle la configuration sphérique de la salle Michel Simon se prête si bien.
Alors que le public s'installe, Don Juan se prépare en fond de scène devant le miroir d'une loge ouverte à tous les regards. Peu à peu, sans que l'on y prenne forcément garde, il prend forme, se transmute d'un corps à un autre : le comédien pénètre dans le personnage et sans doute vice versa. La magie opère. Un cadeau qui invite chaque spectateur au jeu en l'intégrant à la grande famille du théâtre, du cirque et des clowns.

Judicieuse idée que celle d'avoir amalgamé en chacun des personnages, à l'exception de Don Juan, les attributs des clowns et, plus particulièrement, le nez et la blancheur de plâtre des visages aux maquillages grotesques. Ces clowns, descendants des mimes du théâtre antique, des saltimbanques et de la Commedia dell'arte, servent, comme au cirque, de contrepoint burlesque pour contrebalancer la tension générée par le risque. Celle de Don Juan et de son irréductible anticonformisme mais aussi de l'hystérique Elvire qui hurle sa douleur de ne pas être reconnue, de la déception d'un père, Dom Louis, de voir son fils s'éloigner du carcan des conventions et de la vengeance des frères d'Elvire, Dom Carlos et Dom Alonse.
On retrouve, par ailleurs, avec Don Juan et Sganarelle, le stéréotype du duo comique d'opposition des clowns : maître/serviteur, autorité/rébellion, équilibre/confusion, raison/aveuglement, maturité/infantilisme si ce n'est, qu'ici, les contraires ont tendance à s'inverser entre le maître et le fidèle Sganarelle qui représente l'honnêteté, le bon sens et la bienveillance, pour lequel il y a "quelque chose de merveilleux dans l'homme". DON_JUAN_ET_LES_CLOWNS.jpg
Comiques gestuels et de situations hilarants, circonstances incongrues, anachronismes et expédients propres au Music Hall, à la magie, au cirque vont faire pendant au périlleux défit que Don Juan lance à la vie : scène de pugilat entre les deux paysannes, Charlotte et Mathurine, qui se transforme en ring de boxe ; arrivée des frères d'Elvire dans une sorte de sarabande aux castagnettes qui crient VENGEANCE en apparaissant et disparaissant par le biais d'un rideau noir magique qui monte et descend, leurs querelles loufoques à la Laurel et Hardy, à la Fratellini, à la Dupont et Dupond, leurs coups de fouet (dompteurs de tigres de papier), la prise de photos avec un Polaroid de Don Juan au milieu des deux frères ; sonnerie à l'américaine du logis de Don Juan ; arrivée cocasse du père habillé en militaire sur une chaise roulante poussée à Mach2 par un Sganarelle halluciné, plaid écossais sur les genoux et barbe blanche postiche sans compter les multiples interactions avec le public pris à partie ou sollicité comme ce monsieur tiré de son siège pour incarner la Statue du Commandeur : "Bah, fallait pas te mettre devant ! lui lance Sganarelle face à sa réticence... La liste est évidemment loin d'être exhaustive.

Sous cette rigolade, ces caricatures burlesques, l'angoisse du risque est bien présente. L'ironique masque de dévot qu'endosse brièvement Don Juan pour esquiver les reproches des uns et des autres n'est qu'un leurre dont Molière se sert pour railler les hypocrites qui lui en font baver avec son Tartuffe (1664) que Don Juan suit de près (1665). C'est bien mal connaître Don Juan (Molière) qui préfère aller dîner avec la mort plutôt que de s'emmurer dans le conformisme d'une société conventionnelle et bien pensante. Si Don Juan est effectivement un fieffé séducteur, il n'en reste pas moins un courageux qui n'est pas près à baisser la garde. Il dînera donc avec le Commandeur.
Et si au grand jeu de la séduction, on se brûle, Don Juan aura le privilège de mourir en homme libre. Il semble d'ailleurs bien que sur son visage, au moment où son corps s'abandonne, avec une certaine grâce, dans les bras de la mort, qu'un léger sourire de soulagement point sur ses lèvres.

Tandis qu'autour de la piste aux étoiles, la parade des comédiens-clowns accompagnent en chanson Don Juan vers la mort, le captivant Sganarelle, qui a perdu maître et gages, n'en demeure pas moins seigneur. Par le nez de clown à la couleur du deuil qu'il dépose sur le visage de feu son maître, tout en tirant la langue aux hypocrites, il adoube Don Juan à sa belle famille des clowns que ni la vie, ni la mort ne peuvent impressionner. Antithèse de l'imposture (et de la "posture" dont nos contemporains nous rabattent les oreilles), ce nez noir salue la témérité des êtres qui, comme Don Juan et Molière, jusque dans la mort, sans jamais abjuré, ont tiré leur révérence en hommes libres. Excommuniés jusqu'à la fosse commune où a fini Monsieur Poquelin (sa famille du théâtre serait parvenue à le faire enterrer discrètement au cimetière Saint Joseph) qui, plutôt qu'abjurer son métier, a fait passer sa condition de comédien au dessus de tout dogme et religion.

Voici donc quelques passages du splendide monologue testamentaire que Don Juan lègue à Sganarelle avant d'aller casser la croûte avec son funeste destin :

"Il n'y a plus de honte maintenant à cela, l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus (...) la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure (...) mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui (...) ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras (...) ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers (...) Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? (...) quelques abaissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets (...) C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle". (V,2)

L'extraordinaire mise en scène de Mario Gonzalez avec la collaboration d'Irina Brook et le jeu flamboyant des comédiens de la Compagnie Miranda méritent grandement d'être salués et remerciés. Fellini, Chaplin et tous ceux qui, de près ou de loin, ont touché du doigt leur monde, ont dû être heureux de constater que les clowns sont toujours bien vivants et d'une irréfutable efficacité. Molière tout comme le public, véritablement enchanté, ont chaudement applaudi à la verticale : chapeau !

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