GEORGES DANDIN DE MOLIERE - ANTHEA ANTIBES DU 4 au 19 JANVIER 2017

Mise en scène : Gaële Boghossian et Paulo Correia
Création vidéo : Paulo Correia
Musique : Benoît Berrou
Costumes : Gaëlle Boghossian
Scénographie : Collectif 8 - Stagiaire : Marie Gagliolo
Comédiens : Paulo Correia, Gaële Boghossian, Benoît Berrou, Mélissa Prat, Paul Chariéras, Samuèle Chariéras, Marie Gagliolo

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Le 18 juillet 1668, George Dandin ou le Mari confondu est représenté à l'occasion du "Grand Divertissement royal". Louis XIV, en pleine gloire, célèbre le Traité d'Aix-la-Chapelle. La commande de cette comédie-ballet se doit donc d'être des plus gaies. Mais la musique de Jean-Baptiste Lully et les guillerets intermèdes ne sont que remparts au tragique. Cette comédie, inspirée de La Jalousie du Barbouillé (farce créée à ses débuts en 1646 lors de l'Illustre Théâtre), qui a certes beaucoup amusé lorsqu'elle fut jouée, quelques mois plus tard, au Théâtre du Palais-Royal, cache cependant, sous le vernis du divertissement, une pièce cruelle, sombre et empreinte d'une vision pour le moins désabusée de la vie et de la société de l'époque.

Amer, Molière n'a pas particulièrement l'âme à l'allégresse. Depuis son mariage avec Armande Béjart, en 1664, indépendamment de faire vivre sa troupe et d'écrire dans l'urgence, il continue de se battre sur tous les fronts. L'implacable cabale des dévots contre Tartuffe, qu'il défend bec et ongles, et Don Juan, sa séparation d'une jeune épouse fort courtisée par certains gentilshommes dont certains l'accusent d'être le père et les incisives moqueries de nombreux détracteurs et jaloux n'ont de cesse de l'épuiser et de rendre sa santé des plus précaires.

En échange de sa fortune, le roturier, George Dandin, s'illusionne pouvoir acheter un titre de noblesse (Monsieur de la Dandinière - Rien que ce titre est une farce dont le factice le sépare de ceux au sang bleu) en épousant, contre son gré, Angélique, fille d'une famille de noble sans le sou : les Sotenville. Ni d'elle, ni de ses parents dont elle n'a été que l'objet d'un pitoyable marchandage, ni du rang social auquel ils appartiennent, George Dandin n'obtiendra quelque reconnaissance que ce soit. Bien au contraire, ses tentatives de revendication et de justice n'auront comme réponse que les pires humiliations. Tous contre un, valets et maîtres, George Dandin va y laisser sa peau, lacéré par le vent sadique de l'impitoyable loi sociale et de sa cohorte de malheurs.

Les rouages écrasants de la société de l'époque que Molière met en scène restent, hélas, bien universels. C'est ce qui intéresse le Collectif 8 qui, à travers les classiques, restitue, dans ses mises en scène, les échos des turpitudes de ce passé dans notre monde "moderne". Une fois de plus, par le biais de l'écriture dramaturgique de Molière, il nous raconte de nous : de ces rouages destructeurs et aliénants, de cette "mécanique grinçante d'une société qui aujourd'hui encore broie l'individu et le mène à sa perte".
La scénographie (Collectif 8) participe admirablement à cet engrenage. Elle est composée de palissades de bois qui entourent, jusqu'à l'étouffer, la demeure centrale et cubique d'acier de George Dandin, sur lesquelles les vidéos des rouages d'une monstrueuse machine de fer que rien ne peut arrêter, viendront se projeter, à chaque fois que l'étau se resserre sur George Dandin. Des rouages qui, à l'instar de ceux des Temps modernes de Charlie Chaplin, vont, peu à peu, écrabouiller toute humanité.

Chacun à sa place ! Dandin, disqueuse à la main, est un laborieux. Le rideau se lève sur sa voix en off qui distille le monologue de la première scène tandis qu'il s'échine, masque de protection sur le visage, sur l'ouvrage. Dandin revient à lui-même, comme il le fera à plusieurs reprises dans la pièce. Serrant les poings, il comprend qu'il a commis une énorme bourde : "George Dandin ! George Dandin ! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. Ma maison est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin." Une maison, à la porte d'acier qui loin de respirer le bonheur ressemble davantage à une prison infernale, de celles des unions non consenties, de l'obsession de la réussite sociale à tout prix, de la marchandisation des êtres humains qui lorsqu'ils ont le malheur de revendiquer une place en dehors de celle impartie deviennent des jetables éliminés sans aucun ménagement.
La musique (Benoît Berrou) est partie intégrante de ce broyage. Se mêlant, de façon assourdissante, à la vidéo des rouages, elle nous fait partager et ressentir au plus profond l'extrême souffrance et détresse de Dandin. La vibration sonore sous-jacente qui perdure en dehors de ces explosions de tourments rend la tension palpable. Toujours dans le registre musical, soulignons l'usage très original que le nonchalant Clitandre (Benoît Berrou) fait de sa guitare électrique avec un archet de violon et qu'il utilise aussi bien comme instrument de séduction que comme instrument de raillerie.

Scénographie, musique, masques et costumes (Gaële Boghossian) accompagnent au millimètre près la mise en scène de cette mise à mort. Une arène où Clitandre, Lubin (Samuèle Chariéras), les Sotenville (Paul Chariéras et Marie Gagliolo), Angélique (Gaële Boghossian) et Claudine (Mélissa Prat : pétillante) ressemblent à des picadors. La toile d'araignée se referme sur leur victime. Quelle jouissance ! Du haut de leur grand pouvoir, ils transpercent le garrot de George Dandin, toujours en bas, de leurs piques machiavéliques. Très subtil jeu de la domination par le haut et le bas : le bas pour le bourgeois et le haut pour les nobles. Une seule fois, lorsqu'il enfermera sa femme et sa servante dehors, George Dandin aura le court privilège de trôner au dessus de sa maison goûtant l'incomparable saveur d'un suprême pouvoir qui bientôt va se retourner contre lui.

Soumises à l'engrenage : les femmes, séductrices tout autant qu'objets de désir. La modernité d'Angélique et son irréductible désir de liberté ne sont pas encore de son temps. Si elle se transforme en femme sadique et dépourvue de scrupules vis-à-vis d'un mari qu’elle et sa famille ne tolèrent que pour son argent, elle fait partie des filles qui restent sous le joug des pères. La liberté et l'amour que Clitandre et Lubin offrent, pour l'heure, à leurs belles tendraient ainsi à n'être qu'illusion lorsque celles-ci passeront au statut d'épouses si l'on s'en tient à l'absence totale de parole et la parfaite inexistence de Mme de Sotenville.

Les situations burlesques de Lubin, ses gaffes, ses quiproquos ne seront pas parvenus à nous arracher un rire. Jeté hors de chez lui, à moitié dénudé, humilié, ridiculisé, le drame de George Dandin nous touche à la hauteur de ses impitoyables oppresseurs. Quel choix lui reste-il ? Le suicide ou la déchéance dans un alcoolisme auquel le père n'a eu de cesse de l'accoutumer. George Dandin abdique et s'effondre au pied de la chronique d'une morte annoncée et voulue. Un grand bravo à Paulo Correia pour son émouvante et époustouflante interprétation d'un George Dandin qui se débat jusqu'au naufrage.

Commentaires

14 janv. 2017 17:18

Que ne suis-je coincé par la convalescence
Et ne puis-je venir applaudir la séance...

Carabatta
15 janv. 2017 08:41

Formidable piece vue hier soir. Comme d'habitude superbe travail du collectif 8. Une mise en scène des plus moderne envoûtée par la vidéo et des acteurs à leur place dans ce décor magique. C'est comme ça que j'aime les classiques. On en redemande.

Nadine L

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