TIMON D'ATHENES DE WILLIAM SHAKESPEARE - TNN NICE - 19 AU 21 JANVIER 2017

Traduction, adaptation, mise en scène : Cyril Cotinaut et Sébastien Davis d'après W. Shakespeare, Etienne de la Boétie, Karl Marx, Machiavel...
Scénographie : Rachel Verdonck
Musique : Henry Purcell - Adaptation : Sébastien Davis
Lumière : Albane Augnacs
Son : Gwenaël Gaudin
Régie lumière : Emmanuel Guedj
Régie plateau : Yazid Lachelak
Comédiens : Julien Aubrun, Aliénor De Georges, Frédéric De Goldfiem, Yann Lheureux, Thomas Rousselot, Cyrielle Voguet

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Les comédiens sont déjà en scène lorsque le public s'installe. Chacun s'affaire avant de s'asseoir sur six chaises disposées face aux spectateurs. La salle circulaire Michel Simon se prête à cette interpellation silencieuse. Le moment venu, les six hommes et femmes fixent les regards. Une question des plus essentielles émane de la bouche d'un des comédiens (pas encore personnages) : "comment va le monde ?" Réponse unanime et sans appel du public : "mal !" Une discussion informelle s'instaure entre comédiens et la salle. Puis, comme dans une sorte d'émulation littéraire, les comédiens lancent des citations qui tournent autour de l'interrogation : est-il possible pour les humains de vivre les uns avec les autres ? "Si vous avez des larmes, préparez-vous à les verser" dit l'un d'entre eux, "nous savons ce que nous sommes mais nous ne savons pas ce que nous pourrions être", dit un autre...
La lumière s'estompe, les chaises sont enlevées et les comédiens entrent dans leurs personnages de patriciens d'Athènes, fervents amis de Timon et surtout de sa prodigalité. Que la fête commence !
On s'amuse, on s'esclaffe, on rivalise d'orgueil, on adule, beaucoup, passionnément, Timon, le maître de maison.

Beaucoup d'énergie, de déplacements dans cette première partie servie par une scénographie dont les détails, loin d'être anodins, illustrent les vanités de l'existence : la fragilité de la vie à travers le crâne qui règne sur un coffre ouvert ; la fuite du temps avec le sablier ; la vanité des richesses ; celle du savoir (livres, portraits...) ; des plaisirs (instruments de musique) ; du narcissisme et de l'hédonisme (miroirs sur pieds).

Timon d'Athènes parle tellement à notre société que Cyril Cotinaut et Sébastien Davis ont fait le choix du mélange : la musique (classique avec Purcell et contemporaine avec la pop-rock, la MAO...), l'adaptation du texte et du niveau de langue (fidèle à l’œuvre shakespearienne, celle-ci est enrichie des philosophies de La Boétie, des théories de Marx, de Machiavel, le tout exprimé dans un langage propre à celui d'aujourd'hui, rapide et souvent haut en couleurs), les époques qui s'entremêlent (Athènes, hier comme aujourd'hui, symbole de l'échec d'une société basée sur le gain, l'argent et son aliénation), la mode vestimentaire de nos jours, les sexes (les femmes jouent des rôles masculins). Une complexité qui renvoie à celle du genre humain, capable du pire comme du meilleur et à l'histoire si moderne de Timon d'Athènes où la question de l'argent et de l'extrémisme est si prégnante.

L 'adaptation de la pièce de William Shakespeare souligne et illustre les risques que revêtent les "ismes", nationalismes et extrémismes, et de quelle façon ils parviennent au pouvoir. La plupart du temps suite à des déceptions diverses et variées et surtout au sentiment d'avoir été floué, volé, violé, aimé uniquement par intérêt, d'avoir cru à un mécanisme qui ne fonctionne pas ou plus et qui génère un climat de suspicion, de replis sur soi, de peur et de haine (des autres et de soi-même). C'est ce qui arrive à Timon qui a dilapidé l'intégralité de son patrimoine pour ses amis, convaincu que les humains sont "nés pour faire le bien (...) pour pouvoir disposer en frères de (leurs) fortunes mutuelles", qu'il faut aimer son prochain et exaucer le moindre de ses désirs. Timon célèbre l'amitié, l'égalité, la fraternité persuadé que les êtres humains sont capables de vivre ensemble, de partager, de vouloir le bien de leur prochain. Un excès philanthropique et une candide mais touchante utopie qui vont le perdre.
Apémantus le misanthrope de toujours, pressent la duperie lorsqu'il observe les patriciens athéniens faire bombance et siphonner l'argent de Timon à grands renforts de flatteries. "Words, words, words (...) tous des imposteurs et des filous (...) maugréé-t-il tout en souhaitant à Timon "de connaître la pauvreté afin de savoir qui (il) est". Timon va effectivement devoir mettre "son affection à l'épreuve". Apémantus est un personnage inventé par Shakespeare pour faire pendant à la misanthropie de Timon qui n'existe pas dans les inspirations qu'il a tirées de Plutarque et de Lucien dans l'écriture de sa pièce.

Timon n'est pas de son époque ni de l’engeance de l'être humain. Il n'éprouve pour l'argent aucune dépendance et s'il use de cet argent, si vénéré par ses congénères, il ne le fait que pour entrer en lien avec eux parce qu'il les aime. C'est là que le bas va blesser car quand le veau d'or va commencer à manquer, son rêve d'une humanité dépourvue d'intérêt et désireuse du bien commun, va capoter. Apémantus constate qu'en s'endettant Timon inverse le sens des valeurs. Ruiné, il va être amené à dépendre de ses "amis" qui vont le lâcher, le dépouiller, le maltraiter jusqu'à désirer, sans aucun scrupule, l'acculer aux pires extrémités : "au bord du précipice, nous le pousserons". Tous des parasites, tous aussi infectes les uns que les autres : des "mouches à merde ! " dira-t-il plus tard.

C'est là que survient la transition de la pièce dans une mise en scène absolument époustouflante et d'une violence inouïe. Une tornade d'anciens amis devenus créanciers vient vider, à une vitesse fulgurante, l'intégralité de la scène, résolument tout, jusqu'au grand rideau de couleur crème, au lustre, tout disparaît. Ils ont tout raflé. Une scène des plus tragiques et terrifiantes qui, hélas, n'est pas seulement de la fiction et qui illustre de quelle façon l'humanité laisse rapidement place au primitif, à la sauvagerie. Mais Timon croît encore à la bienveillance de ses amis, propose, avec le sourire, ce qui lui reste pour payer ses dettes : son corps. Rien n'y fait. L'or, l'argent, le fric, ce leurre, cet enfer qui gangrène les hommes et leur insatiable avidité en les détruisant par eux-mêmes les rend monstrueux.
Sa colère explose, dégueule. Le volcan ne peut plus s'arrêter. Désormais Timon abhorre la race humaine, l'exècre du plus profond de son âme.
Sans aucune scénographie, Timon va basculer d'un excès à un autre, celui d'irréductible misanthrope. Alliance, fraternité : foutaises ! Il ne désire plus que l'extermination du genre humain, sous toutes ses formes les plus abjectes. "Tout est oblique, rien n'est à niveau" prend-il soudain conscience. L'or, substance maudite, il va en retrouver dans la forêt où il a choisi de vivre. Et où le trouve-t-il ? Dans une poubelle tel un détritus nauséabond : beau symbolisme. Et que va-t-il en faire ? Le donner à des voleurs et des prostituées pour qu'ils détruisent, jusqu'au dernier, les Athéniens.

Apémantus le retrouve dans la forêt. Leurs deux misanthropies se confrontent et s'opposent. "Tu ne connais que les extrêmes" dit Apémantus à Timon auquel il reproche d'utiliser la misanthropie de façon ostentatoire et égocentrique.
Timon, fatigué de ce monde refuse désormais les sarcasmes du misanthrope et s'enfonce dans son amère solitude.

Flavius, le fidèle et honnête intendant de Timon, qui n'a jamais cessé d’œuvrer pour son maître et de secouer la sonnette d'alarme, le retrouve enfin. Englué dans sa haine, Timon ne le reconnaît même pas, le rosse et le chasse. Ce sont les larmes de Flavius, ces larmes sincères et douloureuses qui vont toucher le misanthrope, ce 1% que représente Flavius, ce 1% de chance de pouvoir changer le monde incarné par le seul homme totalement désintéressé par l'argent et qui aime sans contrepartie.

Si cette pièce tragique et pessimiste laisse cette petite lueur d'espoir à l'humanité, Timon ne peut renoncer à son immense colère et déception en l'homme. Ne croyant plus à la rédemption de l'humain, il envoie les sénateurs venus lui demander clémence pour Athènes, se faire pendre.

Prit dans un engrenage auquel il ne peut plus échapper, Timon meurt.
"L'homme n'a-t-il d'autre libération que dans sa propre mort ?" s'interrogent Cyril Cotinaut et Sébastien Davis. Il semblerait que oui, si ce n'est qu'il reste ce 1%, ce Flavius qui, avant de réciter l'épitaphe de son maître, va retirer sa perruque pour laisser apparaître un visage de femme. Serait-ce par cette part de féminin que passerait la sortie de l'engrenage ? A travers le filtre du théâtre qui nous dit de nous, toujours et encore, Cyril Cotinaut et Sébastien Davis, ne serait-ce que pour ce 1%, sont venus nous dire de Timon, réalisant ainsi leur part du colibri.

Timon d'Athènes, une pièce forte, remarquablement mise en scène et interprétée. Que l'intensité et la limpidité des voix de chacun des comédiens puissent être parvenues à déposer ce 1% de lumière dans nos oreilles obturées.

Commentaires

31 janv. 2017 19:57

Quelle magnifique évocation d'un spectacle qu'hélas, je n'avais pas dans mon abonnement. Françoise, après cette lecture, mes regrets sont immenses....je garde l'espoir que Timon d'Athènes soit rejoué l'an prochain, lors d'un autre festival SHAKE au TNN.

Isabelle BAUD

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