LE BOURGEOIS GENTILHOMME DE MOLIERE - ANTHEA - ANTIBES - 20, 21 ET 22 JANVIER 2017

Comédie-ballet mise en scène : Denis PODALYDES - Assistant mise en scène : Laurent PODALYDES
Musique : Jean-Baptiste LULLY - Direction musicale : Christophe COIN
Collaboration artistique : Emmanuel BOURDIEU
Scénographie : Eric RUF - Assistant scénographie : Delphine SAINTE-MARIE
Construction des décors : Ateliers des Théâtres de la Ville de Luxembourg, art&Oh - Benoît PROBST Lumières : Stéphanie DANIEL
Costumes : Christian LACROIX - Assistant costumes : Jean-Philippe PONS Confection costumes : Ateliers du Théâtre de la Place, Liège
Chorégraphie : Kaori ITO
Maquillages et coiffures : Véronique SOULIER-NGUYEN
Comédiens : Jean-Noël BROUTE, Julien CAMPANI, Isabelle GARDIEN, Bénédicte GUILBERT, Elodie HUBER, Leslie MENU, Nicolas ORLANDO, Laurent PODALYDES, Pascal RENERIC, Léo REYNAUD, Daniel SAN PEDRO, Thibault VINCON
Danseuses : Windy ANTOGNELLI, Flavie HENNION, Artemis STAVRIDIS
Chanteurs : Romain CHAMPION (ténor), Cécile GRANGER (soprano), Marc LABONNETTE (baryton), Francisco MANALICH (ténor)
Musique : Solistes de l'Ensemble La Revérence : Violoncelle et direction : Maria TECTA ANDREOTTI (flûte) - Vincent ROBIN et Nathalie PETIBON (hautbois) - Jérôme AKOKA (violon) et Stephan DUDERME (seconde violon) - Christophe COIN (violoncelle) - Yvan GARCIA (clavecin) et François GUERRIER (clavecin)

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En octobre 1670, à l'occasion des chasses royales à Chambord, il est commandé une "turquerie" que Sa Majesté veut des plus fastueuses et gaies. Molière, Jean-Baptiste Lully pour la musique, Pierre Beauchamp pour la danse et Arviou en qualité de "conseiller technique" pour la scène turque (Louis Arviou, chevalier d'Arvieux, Italien et informateur de Molière parfaitement bilingue en turc, dont les récits de ses voyages au Levant avaient fait s'esclaffer toute la Cour) seront les créateurs de ce grand divertissement. Pas de droit à l'erreur car la famille royale sort d'un deuil. En juin, Monsieur (Philippe 1er, Duc d'Orléans, frère de Louis XIV), a perdu sa jeune épouse (probablement empoisonnée), Madame (Henriette d'Angleterre, Duchesse d'Orléans) mais, cela suffit : l'heure est désormais à l'amusement.
Dans la comédie-ballet, un des grands effets de comique et de moquerie est relatif à un fait historique. Afin de venger le Roi et le Royaume, Arviou ne lésine pas à railler allégrement le comportement très hautain d'un turque, Suleiman Aga, qui s'était fait passer pour Ambassadeur alors qu'il n'était qu'un jardinier du sérail.

Très diminué par sa maladie, Molière écrit Le Bourgeois Gentilhomme dans sa maison d'Auteuil, plus tranquille pour réfléchir à l'écriture et à la complexité d'agencer ses dialogues aux ballets et à la musique. Le succès de cette "turquerie", qui coûta la "modique" somme de 50 000 livres, fut un succès. Lully y fut plus applaudi encore que Molière en Monsieur Jourdain. Outre la composition de la musique, il avait beaucoup amusé Louis XIVet Madame de Montespan en interprétant le rôle du Mufti, à grands renforts de grimaces et de pitreries. C'est sans doute à partir de là que la longue collaboration, qui depuis 1664 unissait Molière à Lully, commença à se détériorer. En 1672, lorsque Lully obtint auprès du Roi l'interdiction d'utiliser la musique au théâtre, elle se conclut par une irréparable brouille puisqu'en réponse, Molière décida, sans en demander l'autorisation au Roi, de faire appel à Marc-Antoine Charpentier, grand rival de Lully, pour mettre en musique son Malade Imaginaire.

Faste, légèreté, dynamisme, drôlerie, gaieté : Denis Podalydès est au rendez-vous avec ce Bourgeois Gentilhomme au plus près de la représentation d'époque qui s'avère être d'une extraordinaire modernité et fraîcheur.
Mise en scène grandiose, intelligente, aérienne, d'une extrême pertinence et précision, tourbillonnante, enlevée avec toujours beaucoup de monde sur le plateau et d'incessants va-et-vient.
Le tout se passe au milieu d'une scénographie à l'éclairage miellé représentant le lieu de vie de Monsieur Jourdain. Un endroit qui joue sur le paradoxe entre le statut de gentilhomme (les oisifs bien nés) auquel il aspire tant et celui, industrieux, de son logis au sein duquel il exerce son activité de marchand d'étoffes particulièrement mise en exergue par de nombreux rouleaux de tissus qui, entre autre, aurons d'autres fonctions scénographiques.
Monsieur Jourdain est riche, au même titre de George Dandin mais contrairement au second, Monsieur Jourdain veut faire comme les nobles : parader à grands renforts instructifs. Et que ne ferait-on pour accéder et être accepté par ce monde poudré, perruqué, chamarré, ampoulé, cérémonieux et ostentatoire ! "Tout est bien pourvu que ce soit comme les gens du monde !" Sa candeur et sa bêtise vont d'ailleurs lui coûter son pesant d'or.
Et quelle magnificence ! La boutique de Monsieur Jourdain s'est transformée en centre de formation accélérée pour devenir un bon et brave gentilhomme et les formateurs s'y bousculent ! Que d'ambiance chez Monsieur Jourdain ! Du monde, du beau monde, un véritable défilé : un maître de danse, un maître de musique, un maître de philosophie, un professeur d'escrime, un coiffeur et perruquier, un tailleur, un comte parasite (Dorante) qui a flairé le gogo et lui fait croire qu'il peut être aimé d'une marquise (Dorimène) pour mieux le plumer, trois danseuses, quatre chanteurs lyriques, sept musiciens vont se succéder pour emmener, tout en lui vidant les poches, Monsieur Jourdain sur son petit nuage, sa chaise haute, si haute qu'il va, évidemment, en dégringoler.
Impressionnantes capacités pluridisciplinaires des comédiens mais aussi des danseuses, des chanteurs et des musiciens qui ont su rendre la mise en scène des plus fluides et homogènes avec une force de jeu et une clarté d'élocution remarquables. BOURGEOIS_GENTILHOMME.jpg

L'ignorance crasse dont Molière a affublé son Monsieur Jourdain est un irrésistible creuset de comique de situations cocasses où l'emphase, les postures ridicules et l'exagération, jamais vulgaires, sont toujours judicieuses. On se souviendra de la scène de l'alphabet et de la répétition de la révérence absolument hilarantes. L'espièglerie, les pitreries de ce Monsieur Jourdain, particulièrement complice avec le public, le rend d'autant plus attachant.
Quant à la "turquerie" proprement dite, Denis Podalydès nous a régalé avec ses Turcs en miniature recouverts d'étoffes veloutées couleur or derrière lesquelles Covielle et Cléante se dissimulent en se déplaçant accroupis.

Rien n'a été laissé au hasard dans cette pièce. Tout est soigné, jusqu'au plus petit détail, au moindre accessoire. Costumes et perruques sont absolument somptueux et fidèles aux nombreuses didascalies de l’œuvre moliéresque.

Au monde vaniteux ou tout est clinquant et faux, dans lequel Monsieur Jourdain s'enlise et y perd ses deniers, s'oppose celui de la simplicité, de la clairvoyance et de raison de Nicole (la servante), de Lucille (fille de Monsieur Jourdain, aimée de Cléante), de Madame Jourdain et Covielle servant d'un Cléante avisé qui va retourner la situation par la ruse et se fendre d'un très beau monologue qu'il adresse au maître de maison. Des mots où, une nouvelle fois, Molière exprime, à travers le filtre du discours contre ceux qui veulent usurper un nom qu'ils n'ont pas, son ressentiment contre les imposteurs :
"Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol (...) je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. (...) et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme." (III,12)

Malgré la complexité de l’œuvre et de sa mise en scène, au vu des nombreuses didascalies, le spectacle que nous a offert Denis Podalydès, ses comédiens, ses danseuses, ses musiciens, ses chanteurs, ses scénographes... était éblouissant et fidèle à un Molière dont on aura pu noter, outre ses capacités linguistiques, à la toute fin de la pièce, son ouverture sur l'Europe à travers le mélange des quatre nations (Espagne, Italie, Suisse et France).

"Quels spectacles charmants ! Quels plaisirs goûtons-nous ! Les dieux mêmes, les dieux n'en ont point de plus doux". "Vous nous avez bien fait rire Monsieur Podalydès" aurait certainement dit Sa Majesté le Roi Soleil.

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