LE ROI SE MEURT DE EUGENE IONESCO - THEATRE DE L'IMPERTINENT - NICE DU 17 AU 25 NOVEMBRE 2017

ENCORE DEUX REPRESENTATIONS LES VENDREDI 24 ET SAMEDI 25 NOVEMBRE A 20H30
Mise en scène : Guillaume MORANA
Assistante à la mise en scène : Monique SAUVAGE
Décors et Costumes ; Gladys BUSSON
Distribution : Jérôme SIEURIN, Gladys BUSSON, Lin Lin THAO, Jérôme MICHOT, Catherine GRAMMOSENIS (en alternance avec Joëlle TSESEMELI), Gérard SAUVAGE
Photos : Isabelle BAUD

LE ROI SE MEURT ROI.jpg Il fallait, quand même, une sacrée dose de hardiesse pour écrire une œuvre dramaturgique mettant sur le devant de la scène le drame d'une agonie, celle d'un homme qui, face à l'inéluctable grand rendez-vous, refuse de toutes ses forces sa condition de mortel. Cela aurait pu en rebuter plus d'un et d'une mais il faut croire que les humains ne se lassent pas de venir voir ce qu'un jour ou l'autre, ils devront, eux aussi, se résoudre à affronter ou plutôt subir, puisque, de toute façon, ils n'auront pas le choix. Cet inexorable dénouement qui ne cesse, jour après jour, jusqu'au dernier souffle, de tarauder la plupart des terriens qui tentent de s'y soustraire, repoussant l'échéance d'une mortalité qu'ils voudraient transformer en vie à perpétuité, Eugène IONESCO s'y est frotté en utilisant son porte-parole universel, à savoir, le roi Béranger 1er.

Que de fois cette pièce en un acte, Le roi se meurt, a-t-elle été mise en scène depuis sa création en 1962 au Théâtre de l'Alliance Française ! Peu importe combien. A chaque nouvelle mise en scène, le spectateur se sent immanquablement impliqué. C'est, d'ailleurs, ce que cherchait IONESCO qui souhaitait disséquer la souffrance, comme le moment de la mort, en déployant toutes les étapes qui mènent un homme à se résigner face à l'imminence de l'implacable échéance. Dans une sorte d'abréaction, il tente d'exorciser cet attachement viscéral à la vie, toute cette vaine angoisse humaine : la nôtre tout autant que la sienne puisqu'il écrit cette œuvre au sortir d'une grave maladie.

Béranger 1er, c'est IONESCO, c'est chacun d'entre nous dans sa toute puissante illusion d'éternité.

Béranger 1er, sa cour, son palais et son royaume en décrépitude ont élu domicile, en ce mois de novembre, au Théâtre de l'Impertinent. Guillaume MORANA, son directeur, nous propose sa vision de la mise en scène de cette fin de règne sur la vie. La difficulté et la symbolique du texte, l'oscillation de son rythme, les multiples ruptures de registres et de tons, en particulier pour le rôle du roi qui passe, d'un instant à l'autre, du regain spasmodique de vie à la détresse, la stupeur la plus profonde, exigeaient une habile distribution des rôles.
Guillaume MORANA n'a pas dérogé à cette exigence et nous offre une mise en scène parfaitement maîtrisée et mesurée dans ses accélérations et ses apaisements. Elle est également servie par des costumes et un décor ad hoc malgré l'exiguïté du plateau. Saluons, à ce propos, l'excellent travail réalisé par Gladys BUSSON qui joue avec justesse également le rôle de la reine Marguerite.
Tout est là pour que s'incarne l'épilogue vital de son altesse, Béranger 1er, et de tout son univers. Des tentures aux murs en lambeaux, lézardés entourant une salle du trône jonchée de papiers, de saletés et de quelques meubles des plus vétustes manifestent clairement, dès le lever de rideau, que le délitement est amorcé. Tout est en ruine, sur le point de trépasser, même le balais de Juliette (Catherine GRAMMOSENIS), la servante/infirmière dont personne ne se soucie, sans parler des vêtements du souverain vêtu d'un pyjama à carreaux, de vieilles charentaises et d'un manteau de pourpre délavé, rapiécé de toutes parts : une véritable guenille. Ce costume se distingue d'ailleurs nettement de celui des autres personnages dans sa déliquescente destinée.
Sans tarder, la Reine Marguerite, la première épouse, en robe et longue traîne noires, annonce la couleur au roi : il ne lui reste plus qu'une heure et demie à vivre. A la fin de la pièce, il devra tirer sa révérence et passer de vie à trépas. Mais ce dernier et sa seconde tendre et jeune épouse, la reine Marie, s'y opposent farouchement. Oui, Béranger 1er est bigame. Tout comme nous, il a deux femmes, deux allégories : la reine Marguerite (la mort) et la reine Marie (la vie). LE ROI SE MEURT SALUT.jpgLa belle et douce Lin Lin THAO, idéalement choisie pour le rôle de cette seconde épouse, robe aux couleurs pastel et traîne rouge (symbole de vie), ne va cesser de s'opposer à la sentence et à l'inflexible pragmatisme de la reine Marguerite et de son alter ego, le médecin-bourreau et astrologue (Jérôme MICHOT) et se démener pour ramener son époux vers elle : la vie.
Tout en s'agrippant, tel un enfant, aux jupes de sa seconde épouse-maman, alors que le compte-à-rebours est enclenché et ne cesse de le rappeler à son bon souvenir par un garde qui n'obéit plus (Gérard SAUVAGE), une première épouse et un médecin qui, promptement, sonnent le glas, le roi se lance dans une bataille perdue d'avance, se débat, tel un pantin désespéré, passant de la dénégation, à la colère, la révolte pour, peu à peu, après être tombé plusieurs fois comme sur un chemin de croix, finir par s'abandonner, se détacher, se résigner jusqu'à ce que la lumière s'estompe, que le décor disparaisse et que tout se délite à l'instar de Melancholia du film de Lars VON TRIER. Vanitas vanitatum omnia vanitas (vanité des vanités, tout est vanité), le roi meurt : résolument SEUL.

La performance de Jérôme SIEURIN dans cet émouvant rôle de suzerain en prise avec ses illusions d'immortalité et son futile combat contre les logiques de l'impermanence est époustouflante et fait montre, à travers une large palette interprétative, d'un indiscutable talent d'acteur.

L'exigeant texte d'Eugène IONESCO n'aurait pu fonctionner, avoir eu la force et l'impact requis pour lui donner tout son sens sans la justesse du jeu et l'interprétation des comédiens du Théâtre de l'Impertinent qu'il devient incontournable d'aller applaudir au plus vite !

LE ROI SE MEURT TRONE VIDE.jpg

Commentaires

21 nov. 2017 20:04

J'ai été littéralement estomaquée par la performance des acteurs dans ce si petit théâtre ! Bien sûr le roi était sublime, passant de l'aspect" minable"au renouveau de son pouvoir, mais les autres personnages très justes aussi et si la reine Marguerite affichait une sévérité autoritaire, la reine Marie gardait son regard plein d'amour pour son petit roi !
Une excellente soirée !

Arlette Schneider
22 nov. 2017 09:47

Merci, merci, enfin quelqu'un pour sauver le « bon » théâtre à Nice. Article formidablement documenté, intelligent, sensible et généreux. Bravo !
Guillaume Morana

Guillaume
22 nov. 2017 09:59

Merci Françoise pour cet article élogieux. Merci d'avoir affûtée votre plume juste et belle pour relayer notre spectacle. Quelle belle récompense pour nous, comédiens qui tentons, à chaque représentation, de servir, avec modestie, ce texte si profond, émouvant, et riche. Nous y mettons toutes nos convictions, toutes nos émotions et notre ardeur. C'est un plaisir de découvrir votre blog que nous allons faire connaître.
Gladys

Gladys Busson
22 nov. 2017 18:25

Un grand bravo à toi Françoise pour cette nouvelle étude. Tu mets tout ton coeur et ton intelligence à décrypter les émotions que nous avons ressenties en allant voir ces comédiens au service d'un beau texte qui donne à voir et à penser.

Isabelle Baud
23 nov. 2017 17:25

Fidèle lecteur de Ton blog, je sais la passion du théâtre (et du cinéma) qui T'anime. Pour compléter les propos de Guillaume Morana, "theatreetcie06" est une caisse de résonance pour le Théâtre, les théâtres indépendants des Alpes-Maritimes et du Var, dont le seul désavantage, pour la plupart, est d'être de dimensions réduites. Mais que de talents!
Lucio SANGES

Lucio

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