UNE PETITE MAIN QUI SE PLACE DE SACHA GUITRY - THEATRE FRANCIS GAG LE 13 JUIN 2018

Mise en scène : Peter BATESON
Scénographie : Laurent GRAPPE
Son et Lumière : "ISIS"
Régie générale : Frédéric FIALON
Costume et Accessoires : AU BONHEUR DES COCOTTES
Distribution : Eve STIEVENARD - Angélina LAINE - Léa LIBRON - Christian GUERIN - Frédéric FIALON - Olivier BROUSSARD - Eric PERSICHI
Compagnie : SANSTRALALA

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"Toubib or not toubib ? Question hautement philosophique qu'Adrien, le maître de maison, est le seul à ne pas se poser tant elle lui semble superflue autant qu'impérative : comme une bouée de sauvetage. Diplômé en médecine depuis des lustres, toubib il n'a jamais été et toubib il sera : que tous et toutes se le disent ! Une irrévocable décision que ce riche provincial est bien résolu à mettre à exécution manu militari. Réfractaire à la vie parisienne et à tout son tralala, Monsieur s'enquiquine sec aux côtés d'une épouse oisive et superficielle avec laquelle il partage bien peu de choses. Que faire pour tuer le temps ? Et pourquoi pas toubib ! Dictionnaire médical vissé sur son bureau auquel il s'accroche comme un bébé au mamelon, le médecin en herbe a, pour unique et seul client invisible, un centenaire aristocrate, marquis de Mondairrière, désireux de consulter pour un problème de "virilité chez les vieillards" mais qui, hélas, va avaler son bulletin de naissance avant même d'avoir eu le temps de venir sonder son affaire.
Par sa résolution d'exercer la médecine, indifférent aux moqueries de son "meilleur ami", Gaston, et de son "adorable épouse", Madeleine, Adrien va, à son insu, bouleverser le train-train d'une vie bien réglée, certes aisée, mais sans goût ni âme. Et pas seulement la sienne... Sous un très léger vernis d'écoute et de bienveillance, l'inconséquence de son projet est, en réalité, destinée à faire entrer la vie chez lui : une bouffée d'air frais. C'est par la succession de patients et patiente que, dans son empressement d'en découdre avec le serment d'Hippocrate, Adrien va, à tort, prendre pour tels, que la donne va se voir grandement modifiée générant toutes sortes de situations aussi surprenantes et comiques, les unes que les autres. Une nouvelle dynamique familiale qui va redistribuer les rôles en remettant chacun et chacune à la place que l'on peut supposer être la bonne. Car, finalement, dans cette maison, qu'ils ou elles y vivent ou soient de passage, personne ne l'est : à sa place. Faux meilleur ami parasite (Gaston), épouse infidèle et mondaine (une Madeleine bien loin de celle de Proust), électricien à l'efficacité douteuse, cuisinière désinvolte (Augustine), agent de sureté (Monsieur D) plus imbécile que fin limier, ex petite main (Marie-Louise) trop exquise pour être bonne (enfin… tout dépend le sens qu'on veut bien lui donner…) : tout ce beau monde n'est pas à sa place où exerce un métier qu'ils ou elles ne maîtrisent ou n'aiment pas. Un terrain de jeu où va se révéler tout l'art et la finesse de l'usage du quiproquo et de l'ambivalence de Monsieur Sacha GUITRY. Une époustouflante capacité à observer et retourner des situations, tout en réglant leur compte aux femmes comme aux hommes de son temps tout autant que le nôtre, avec l'histoire de cette petite main qui se place sans parler de celles que le champ lexical du mot "main" suggère...

UNE PETITE MAIN SACHA GUITRY.jpgEn 1922, lorsqu'il écrit cette pièce en trois actes, cet auteur des plus prolixes a déjà à son actif une vingtaine d'œuvres dramaturgiques. C'est donc un homme en pleine maturité créatrice qui, au début des Années Folles, se délecte, une nouvelle fois, à observer ses congénères. Comme pour toute sa production, on retrouve la verve, l'intelligence, la finesse, la sagacité d'une écriture ciselée et affûtée. L'irrévérente liberté d'expressivité de GUITRY se manifeste par les codes qui lui sont propres allant jusqu'à se contreficher de la morale ou de la bienséance des règles ayant trait aux statuts sociaux : Adrien, le riche bourgeois, partira sous d'autres latitudes plus ensoleillées, avec Marie-Louise, ex petite main et ex bonne. Souvent acerbe, il ne se gêne pas pour asséner ses petits coups de scalpels, égratignant au passage l'aristocratie, les mondains, les hommes tout autant que les femmes comme lui-même avec son inimitable sens de l'autodérision et de l'humour alimenté d'une richesse expressive, jamais vulgaire. On ne se lassera jamais de voir et revoir la virtuosité avec laquelle il parvient à agencer les répliques aux enchaînements d'idées truffées de phrases impeccables, sachant tirer parti de tout ce qu'un personnage peut apporter au moulin de sa veine comique et malicieuse jusqu'au choix de certains patronymes qui vont colorer caractères et situations. Son théâtre fait toujours mouche pour, comme il le dit si bien : "rire de tout et ne pleurer de rien".
C'est ce qui a plu à Peter BATESON : cette curiosité insatiable, cette humilité, ce goût du bon mot et cet inégalable sens de l'observation du genre humain. C'était pour lui une nécessité que rendre hommage et justice à un immense auteur souvent incompris, critiqué à tort de misogynie, d'auteur méprisant et caricatural. UNE PETITE MAIN PETER BATESON.jpgCar c'est bien aux antipodes de la caricature que nous emmène Sacha GUITRY avec ses délicieux petits bonbons acidulés. Peter BATESON l'a bien compris, à tel point qu'il en a créé, en 2016, depuis le succès incontesté de Une petite main qui se place, la non moins talentueuse Compagnie SANSTRALALA dédiée exclusivement à la représentation du répertoire guitrien. Il était fondamental pour lui de s'efforcer de respecter, dans la vérité du jeu et la ressemblance des personnages, l'œuvre de GUITRY. Et si la fidélité n'est pas au rendez-vous des personnages qui se sont trompés d'âme sœur, celle de la mise en scène, du soin conféré à la scénographie autant qu'au choix minutieux des costumes, coiffures et accessoires (AU BONHEUR DES COCOTTES qui tient boutique à Nice), des intermèdes musicaux entre chaque acte et de la langue, précisément respectueuse de l'époque des Années Folles, est largement au rendez-vous.

UNE PETITE MAIN 3.jpgS'ils n'ont pas fait l'unanimité de la critique, les choix scénographiques de Laurent GRAPPE et de Peter BATESON s'avèrent être à la hauteur des difficultés qu'imposent toujours les œuvres de GUITRY où les déplacements et leur dynamique sont particulièrement prédominants. Le parti pris des trois lieux scénographiques que sont, côté jardin, le bureau d'Adrien, côté cour, le petit salon galant et au milieu, l'unique porte faisant face au public, sert l'exigence des enchaînements scéniques et de leurs accélérations. Il permet également, non seulement, de maintenir le rythme et la surprise des entrées et sorties intempestives et répétées des comédiens mais aussi de consentir à l'intégralité du public, surtout celui qui se trouve aux extrémités de la salle, d'avoir une vision parfaite de cette action scénique ce qui n'aurait pas été le cas si la porte avait été placée sur un des deux côtés. Le risque d'une dynamique de déplacement ramassée n'est pour autant pas ressentie car la centralité de la porte, véritable huitième personnage de la pièce, est effectivement fondamentale. C'est par cette unique ouverture que la vie extérieure vient pénétrer l'univers d'Adrien et en repartir. Bouche monumentale à laquelle aucun œil ne peut échapper, cette porte est un mégaphone par lequel GUITRY et ses mots représentent le monde de son époque mais aussi le nôtre tant son discours est d'une extraordinaire fraicheur et modernité. Ce théâtre est un théâtre qui regarde tout particulièrement, et sans tralala, son public par le biais d'une mise en scène qui, à de nombreuses reprises, interpelle ce dernier par des adresses effectuées par les comédiens et comédiennes. UNE PETITE MAIN 2.jpgPeter BATESON a, en outre, parfaitement bien appréhendé la complexité et subtilité des personnages proposant une mise en scène cohérente en surmontant l'écueil du rythme soutenu à maintenir dans l'enchainement des scènes sans tomber dans le grotesque.

Très équilibrée, la distribution a su saisir la complexité et la subtilité que revêt chaque personnage d'une pièce de GUITRY. Eve STIEVENARD est tout à fait convaincante en Madeleine, fausse prude mondaine, de même qu'Angélina LAINE, qui a finement su donner toute sa sensibilité, sa réserve, sa délicatesse et son charme à cette délicieuse petite main et bonne qui assiste une Augustine au pragmatisme affiché et à l'impayable accent du terroir, tout droit sortie d'un univers félinien et superbement interprété par Léa LIBRON. Après un début au ton quelque peu flottant, Frédéric FIALON est finalement parvenu à investir le rôle d'un Gaston empressé et près à tout pour obtenir les faveurs de la femme de son soi-disant meilleur ami dont il faut, évidemment, toujours se méfier (comme de la meilleure amie, du reste…). Quant à Oliver BROUSSARD dans le rôle de Monsieur D, le détective, andouille de service au défaut de diction, il est dommage que le trait ait été trop marqué risquant ainsi de tomber dans la franche caricature. Enfin, Christian GUERIN est dans le ton et la justesse dans ce rôle pivot sur lequel repose la pièce. Il dispose de toutes les qualités qu'exigeaient le personnage composite d'Adrien et concourt ainsi à tenir Une petite main qui se place faisant d'elle un véritable succès. La formidable présence sur scène de ce professeur de théâtre, metteur en scène, auteur, comédien, jongleur, clown et maître praticien en PNL ainsi que la palette de son talent font de lui un comédien à l'avenir artistique des plus prometteurs.

Et que devient la médecine dans tout ça ?! De l'amour, pardi ! Enfin, lorsqu'il est partagé car, mal assorti, "le mariage est une prison" dont "on change pour une autre" jusqu'au jour où… un homme, comme Adrien, rencontre une femme, comme Marie-Louise : "dernier spécimen qui tend à disparaître". Le tout consiste à ne pas faire comme ces "gens mal mariés, maussades, infidèles et malheureux (qui) font du tort à l'amour". Et puis quoi ?! "Voir sa femme dans les bras des autres… dès l'enfance, on devrait apprendre à nous en foutre ! (mais, somme toute), être en un quart d'heure cocu et aimé, ça rétablit l'équilibre !" Encore une façon de "rire de tout et ne pleurer de rien" que nous vous invitons très très vivement à goûter en allant à Avignon cet été applaudir la Compagnie SANSTRALA tous les soirs du 5 au 27 juillet 2018 au Théâtre La Condition des Soies à 20h15 (relâche les 7 et 14 juillet).

UNE PETITE MAIN SALUT 1.jpgUNE PETITE MAIN SALUT 2.jpg

Commentaires

16 juin 2018 20:51

Le style de la critique de cette pièce à l'image de son auteur ! Si la performance est sur la scène , elle est aussi dans ta plume.
Je partage pleinement ce que tu as si bien écrit.

claudie
19 juin 2018 18:05

Bel article!

stephanie Bosq

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