LE DERNIER AMANT DE MICHELLE BOTTARO - THEATRE L'IMPERTINENT A NICE DU 12 AU 21 OCTOBRE 2018

Mise en scène : Guillaume MORANA
Assistante à la mise en scène : Gladys BUSSON
Décors et costume : Gladys BUSSON
Distribution : Michelle BOTTARO et Elliot TROTEREAU

LE DERNIER AMANT FLYER.jpg "L'écrit vient de l'obscurité" affirme, calmement et sans équivoque, Marguerite DURAS à Yann Andréa STEINER, l'homme qui, depuis trois ans, partage sa vie, son œuvre et plus encore, aux Roches Noires à Trouville. C'est de cette obscurité, celle de Marguerite DURAS et de la profonde ambiguïté de ces deux personnalités, que Michelle BOTTARO a créé et magistralement écrit : Le dernier amant. Un sacré défi que celui de délivrer un message intime sur la vulnérabilité d'une écrivaine aux incroyables dispositions pour l'écriture, sur l'impossibilité, l'inaccompli dont "l'amour tire sa force". Un amour qui jalonne toute l'Oeuvre durassienne.
Dans sa pièce, Michelle BOTTARO reprend cette thématique en portant sur la scène l'attachement et la fragilité de ce couple inextricablement lié à l'univers scriptural de la romancière. Des moments de complicité où tout s'apaise, s'accorde, de profonde tendresse exercée par le biais des mots, ceux des romans de l'écrivaine, indestructible ciment qui unit ces deux êtres profondément seuls et angoissés. Et puis, d'autres moments où la communication s'éreinte jusqu'à la rupture, jusqu'aux coups de griffes acidulés et lorsque plus rien n'est possible, la fuite voulue, presque orchestrée pour relancer la mécanique. Une sorte de cœur qui bat, cahincaha, mais qui tient, qui va tenir. Une alternance incontrôlée et incontrôlable où la fiction romanesque, au creux de laquelle ces deux êtres se retrouvent, se confronte au réel de l'impermanence et de l'inéluctable incomplétude des choses : ad vitam eternam.

Outre l'excellence de sa plume, Michelle BOTTARO est parvenue, de façon astucieuse, et en parfaite syntonie avec l'Oeuvre de DURAS, à mettre en acte l'intensité relationnelle d'un couple dont les quinze dernières années de vie recèlent un aspect aussi déterminant que celles de l'enfance à Sadec, en Indochine française. Celles-là mêmes qui se concluent par le départ du paquebot du non-retour, d'un amour impossible jusqu'à celui qu'elle prendra le 3 mars 1996, laissant Yann Andréa comme Huynh Thy Le, le chinois de Cholen, en 1928 : sur le quai de l'irrémissible perte.

Dans un va-et-vient finement orchestré et cohérent, les Roches Noires et Sadec s'entremêlent, s'épousent, se caressent, comme Yann, le dernier amant, avec celui d'autrefois. Car c'est à travers l'écriture de L'Amant (immense chef d'œuvre couronné du Prix Goncourt en 1984 et du Ritz-Paris-Hemingway, en 1986), que la romancière lit et dicte à son admirateur invétéré, tout en partageant les incertitudes, les souvenirs qui lui reviennent fardés des filtres du temps, que l'alchimie opère.
LE DERNIER AMANT 1 OCT 2018.jpgC'est là que nous convie Michelle BOTTARO, en 1983, là où la rédaction de l'Amant va être le théâtre de leur vie commune et de la face cachée de cette immense écrivaine. L'Amant dans Le dernier amant, dans la mouvance amoureuse de l'inaccompli : une mise en abyme fort bien maîtrisée.

Dans le fief créatif de Marguerite DURAS qu'est son bureau, huis clos aussi palpitant qu'étouffant, vont se frotter, comme s'étreindre, les ambiguïtés des deux protagonistes.
DURAS, très forte personnalité, consciente de son talent, altière, sûre d'elle-même, époustouflante de narcissisme et ses doutes, ses failles, ses angoisses, son inlassable quête de perfection, son attrait pour la bouteille ("l'alcool pour m'oublier et me retrouver" dira-t-elle) et les clopes mais aussi pour la beauté et la jeunesse : deux armes de séduction qui lui ont tiré leur révérence. Restent les mots, les siens, si puissants, le pouvoir de son écriture, hors des sentiers battus, bien à elle. Cette séduction-là, cette souveraineté-là, personne ne pourra la lui enlever convaincue qu'elle va lui survivre : "même morte j'écrirai encore", la problématique de l'inaccompli ne s'appliquant pas seulement à l'amour mais également à l'écriture.
LE DERNIER AMANT 4 OCT 2018.jpgYANN, son incapacité à se soustraire à la domination charismatique de celle qui l'héberge depuis trois ans et la colère qui en émane. Exister sans la perdre : impossible équation. Au mépris de lui-même, il se sent "un non-choix incarné", une partie d'elle, "un entre deux sans nom", n'existant que sur commande. DURAS a tout obtenu, "jusqu'à son prénom" décrétant que Yann LEMEE s'appellerait désormais Yann Andréa STEINER, à l'instar de Lou Andréa SALOME qui avait changé le patronyme de René Wihelm, Johann, Josef, Maria RILKE pour Rainer Maria RILKE. Autre écho de ce changement identitaire qui renvoie aux consonnances hébraïques de l'héroïne de son roman, Lol V Stein, récit sur la difficulté du couple à se constituer, sur l'aliénation à l'autre, à l'impossible amour, ravagé et ravageant, avec Michael Richardson (ravi par Anne-Marie Stretter), et la question de la perte. Comme Lol V Stein, Yann est, en quelque sorte, ravi, lui aussi, à la vie, par l'univers romanesque de DURAS. Jamais il ne pourra en sortir, il le sait. Il fait désormais partie de ce monde où l'écrivaine ne "dissocie pas la vérité de ses romans". Il y est irrémédiablement englué comme DURAS l'est avec son écriture. Ecrire, écrire, toujours écrire et réécrire, corriger : sans fin. L'entre-deux, c'est ça. L'entre-deux, c'est avoir un pied dans la réalité et un autre dans la fiction. Yann est devenu un être hybride, mi-homme, mi-personnage. Il sait, tout comme elle, que c'est irréversible, que depuis les multiples lettres qu'il lui a adressées pendant cinq ans avant de franchir le seuil de sa demeure, il s'est aliéné à elle, comme elle à lui, car la position de dominé et dominant oscille. Chacun et chacune y va de son tirage de couverture, la proie n'étant pas toujours celle que l'on croit. Cet univers, il le rejette aussi ardemment qu'il le désire. C'est alors "par l'absence (qu'il) existe" en fuyant régulièrement l'île de Calypso pour aller voir ses mecs, quelques heures, quelques jours et devenir, comme le lui dira sa "geôlière" : "l'objet de mon attente".

LE DERNIER ANANT 3 OCT 2018.jpgLa question de l'amour, ici, est centrale, comme elle l'est dans toute l'Œuvre de DURAS. C'est donc dans l'Amant, dans l'œuvre, dans les mots, que vont se retrouver Yann et Marguerite, qu'ils vont redevenir complices. Comme une bouffée d'oxygène : la leur. Yann en redemande : "racontez-moi !". Se doute-t-il qu'en disant cela, il nourrit sa passion pour Marguerite, qu'à travers l'enfance de cette dernière, l'évocation de l'amour passionné et impossible avec le chinois de Cholen, il y inscrit son ombre ? Se doute-t-il que c'est, sans doute, aussi une façon pour l'écrivaine de lui dire à quel point elle était belle et digne de désir, renforçant ainsi l'attachement qu'il éprouve pour elle ? Car, elle sait fort bien que Yann ne se serait jamais intéressé à elle si elle n'avait pas été Marguerite DURAS, la grande écrivaine. L'amour de Sadec, la traversée du Mékong pour se rendre à l'école, les pas de danse avec la belle Hélène, l'ombre de celui qui l'attend dans la Léon Amédée Bollée six cylindres noire, sa robe de soie élimée, son chapeau d'homme, sa conscience de séduction, celle dont le Chinois est inconscient : cette "séduction qui s'ignore, qui ne mesure pas son pouvoir". Et puis l'amour filial, la relation à la mère : "l'amour raté" de cette mère qui lui préférait son frère ainé, Pierre, pour laquelle elle était "sa petite misère", celui interdit du Chinois et de son frère Paul et celui, "sans limite", pour son fils qui l'appelait la Reine Margot.

La mise en scène de Guillaume MORANA, assisté de Gladys BUSSON, s'est attachée à mettre en relief le jeu très serré et intime des deux protagonistes. Laissant de côté l'aspect biographique de la pièce, le metteur-en-scène s'est focalisé sur le jeu des corps, sur les échanges, leur force, leur dynamique dramaturgique, l'alternance des registres, les nombreuses ruptures et silences, les tensions et moments d'accalmie, autant de subtiles variations expressives qu'il est parvenu à appréhender pour donner la respiration, si singulière, que requérait le texte de Michelle BOTTARO. Il en ressort une pièce puissante, émouvante et particulièrement incarnée. On notera l'excellente idée des quelques feuilles du manuscrit de l'Amant que, tour à tour, Yann et Marguerite s'échangent, scellant ainsi l'énergie et la passion qui les animent lorsqu'ils se retrouvent dans l'écriture, dans la création : unique espace privilégié dans lequel ils peuvent se rejoindre pour, symboliquement, faire l'amour. La scénographie s'inscrit dans ce souci du détail en concevant un lieu propre à l'univers durassien : des livres, bien entendu, beaucoup de livres, quelques morceaux de bois flottés que l'écrivaine ramassait sur la grève, des fleurs séchées qu'elle aimait, des photos… Juste ce qu'il faut pour créer tout un monde tout en prenant garde, pour autant, à ne pas distraire le public. On retrouve ce soin particulier de la précision et de l'essentiel dans le choix des costumes et des accessoires (Michelle BOTTARO et Gladys BUSSON).

Yann, interprété par Elliott TROTEREAU, est tout en sensibilité et en intensité. Il se débat, revendique, se cabre, souffre, s'échine à vouloir exister, se sauve, s'insurge puis s'apaise, se rapproche, réclame, se soumet, partage sa passion pour les mots et la littérature ou tout s'éclaire, vacillant entre l'acceptation d'en faire partie et le vain espoir de s'en affranchir, toujours sur le fil du rasoir. C'est véritablement un rôle de choix qui s'offre ainsi à ce jeune comédien. On l'avait déjà applaudi dans Les femmes savantes, Molière de Carlo GOLDONI et Cyrano au Théâtre de l'Eau Vive où il donnait la réplique aux joyeux comédiens du Petit Théâtre des Affranchis. Ce duo qu'il joue avec subtilité avec Michelle BOTTARO fait de lui un comédien à l'avenir des plus prometteurs.



LE DERNIER AMANT 2 OCT 2018.jpgQuant à Michelle BOTTARO, indépendamment de l'immense travail de recherches accompli, cette auteure et comédienne, fondatrice de la Compagnie de l'Echo-Errant où sont jouées les pièces de sa création, interprète, ici, une Marguerite DURAS sous toutes ses facettes. Son mémoire de Maîtrise, les multiples investigations effectuées, sans compter l'admiration qu'elle éprouve pour la romancière, lui ont permis d'écrire une pièce de premier plan, extrêmement bien rédigée et intelligente. Michelle BOTTARO voulait l'éviter l'écueil de la caricature, comme le respect trop scrupuleux de la vérité, préférant la vraisemblance en jouant sur la mise en abyme des personnages. Il en ressort une incontestable réussite tant au niveau de l'écriture que de la justesse de l'interprétation d'une femme aussi complexe, aussi simple qu'égocentrique. S'attaquer à ce genre de personnalité n'était pas aisé mais le tout est formidablement orchestré. La comédienne incarne une Marguerite DURAS tout en force et en finesse, louvoyant entre les failles, les contradictions, le culot et les implacables certitudes de cette être hors du commun qui nous renvoie à nous-mêmes, à nos impossibilités à aimer, à communiquer, à accomplir.

Le rideau tombé, Michelle BOTTARO, aimerait que chacun et chacune s'interroge, "comme si rien n'était réglé", faisant de cette pièce "une pièce ouverte". Elle l'est : incontestablement.

"Le Dernier amant", Marguerite et Yann vous attendent au Théâtre l'Impertinent durant cette Quinzaine des Théâtres : un rendez-vous résolument incontournable !

duras_yann PHOTO LIVRE.jpg Autre rendez-vous à ne pas rater : Lou Andréas SALOME. Michelle BOTTARO a écrit une pièce sur cette psychanalyste, elle aussi, hors du commun. Elle en donnera lecture à la Bibliothèque NUCERA en janvier prochain.
LOU ANDREA SALOME.png

Commentaires

2 oct. 2018 14:57

Je suis chaque fois surprise de la précision de tes analyses, Françoise. Tu vas au plus profond des détails, des intentions de l'auteur, ici Michelle Bottaro.
En ce qui concerne la mise en scène de Guillaume, tu as exactement mis le point sur ce qu'il a voulu exprimer alors qu'il ne t'a donné que très peu de précisions.
Bravo Françoise. Merci pour Michelle, Elliott, pour Guillaume, pour le THEATRE.

gladys
2 oct. 2018 15:23

Gladys a tout dit... J'ai connu en son temps des critiques de théâtre célèbres qui ont vu mes pièces et les ont aimées. Aucun n'a été aussi fin, précis, sérieux... Encore bravo et merci.

Guillaume
2 oct. 2018 19:51

Merci Françoise pour ce beau travail qui, une nouvelle fois démontre ton érudition autant que ta passion à faire connaître les auteurs et leurs passions.

Isabelle
3 oct. 2018 07:26

Comme j'ai pu l'exprimer sur Facebook, j'ai été très touchée par ton analyse , non seulement parce qu'elle est élogieuse, cela fait toujours plaisir ( car aucun écrit ne fonctionne sur des certitudes immuables ! ), mais surtout parce que l'on y sent une véritable empathie pour les personnages, une réelle compréhension de leurs complexes motivations et une connaissance certaine de Duras. Tu as bien cerné le fait qu'au théâtre, le temps de la narration est très resserré et que l'on doit de ce fait, inventer un nouvel espace capable de transporter le public bien au delà de l'espace et du temps. C'est l'affaire de l'auteur mais aussi du metteur en scène. C'est ce qu'à fait Guillaume, assisté de Gladys, en récréant comme tu le dis " tout un monde" ,en pointillisme, procédant par touches, comme les impressionnistes, dans ce huis clos, à la fois prison et évasion, en nous laissant aussi à certains moments un espace de liberté pour nous exprimer. Les décors eux mêmes, conçus par Gladys participent bien sûr à la dramaturgie dans " le souci du détail" , mais sans "distraire le public " , en ayant pris soin de penser chaque objet comme symbole d'un univers précis.
Je n'ai fait que souligner certains points que tu as parfaitement développés dans ton article. Je peux te dire qu'il donne envie de venir voir notre pièce, je le souhaite, même si l'on ne connait pas Duras ou si l'on n'a jamais rien lu d'elle !
Encore merci pour cet accompagnement et merci mes 3 compagnons que j'ai embarqué dans " ma galère", ce projet qui me tenait énormément à coeur.

Bottaro Michelle
3 oct. 2018 12:15

Très belle analyse merci Françoise, bravo à l'auteure de la pièce, très beau choix.

Stéphanie Bosq

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