LE FAISEUR - Robin RENUCCI - ANTHEA ANTIBES 13 et 15 octobre 2016

MONEY, IT'S A GAS/MONEY IT'S A CRIME/IS THE ROOT OF ALL EVIL TODAY. L'argent est un carburant. L'argent est un crime. Source de tout le mal existant de nos jours. Roger Waters écrivait ces mots en 1973 dans "Money" une des chansons de l'album phare de Pink Floyd, "The dark side of the moon". L'argent, ce ruffian, et son inéluctable acolyte, la dette, sont les principaux protagonistes du "Faiseur". Ecrite entre1839 et 1840, cette œuvre dramaturgique met en scène le capitalisme et la bourgeoisie de l'époque qui s'y encanaille, s'y enlise, s'y endette jusqu'au cou. Balzac n'y coupera pas, lui non plus, les dettes lui ayant couru après toute son existence. La révolution industrielle a le vent en poupe, produit beaucoup et brasse énormément d'argent. Un argent aliénateur devant lequel toute une société se prosterne, capable des plus viles bassesses pour en avoir toujours plus.

Le lieu de cette comédie sociale et visionnaire se déroule dans une des pièces de l'appartement de Monsieur Marcadet alias Le Faiseur. Une pièce, aux larges et hautes fenêtres dignes des plus somptueux hôtels particuliers. Il y règne une évidente ambiguïté. Meubles et objets y sont disposés de façon anarchique : un luxueux lustre et un grand tableau de maître à même le sol, un escabeau (destiné à décrocher ou accrocher, on ne sait plus très bien), des guéridons, des chaises, un confortable canapé, des fauteuils et des tables basses ainsi que de nombreuses malles. Bien qu'il soit au bord de la faillite, Marcadet, toujours en équilibre précaire entre revers et retour de fortune, semble jubiler. Rien d'étonnant tant son passe-temps favori consiste à utiliser, sans l'ombre d'un scrupule, l'argent des autres, celui qu'il n'a pas bien entendu, pour le faire sien. L'ingénieuse scénographie de Samuel Poncet a su parfaitement servir la dynamique de la mise en scène et l'obscure situation dans laquelle se trouve Marcadet plongeant celui qui entre dans cette pièce, incapable de discerner si les meubles viennent d'être livrés où s'ils sont sur le point d'être saisis, dans un sentiment de perplexité. Noyer le poisson fait gagnent un temps précieux !

Au centre de ce charivari d'objets se trouve un élément clé, autre trouvaille exceptionnelle de cette scénographie : des tréteaux. Chaque personnage y montera aussi aisément que rapidement. Aidé, dans cet accès, par la présence d'amples et hauts rideaux, substituts des portes, au son d'une cloche énergiquement secouée, il pénétrera sur le ring, presque par effraction, pour en découdre avec l'escogriffe de la finance. Quant aux autres personnages, ils utiliseront les décors hors champ scénique, où l'attention est rivée, comme s'ils attendaient dans leur loge, redevenant des acteurs en attente de jouer et des spectateurs au même titre que ceux qui se trouvent dans la salle.

Deux scènes pour démarquer symboliquement deux mondes : celui impitoyable des spéculateurs de tous poils où tout est affaire (même le mariage) et celui de la famille (la fille Julie, le véritable amoureux Adolphe Minard, Mme Marcadet, Virginie et Justin, les serviteurs), plus traditionnel et attaché aux valeurs d'une bourgeoisie qui tend à disparaître et qui s'accroche aux vertus de l'amour, du travail et de la probité.

Théâtre dans le théâtre, mise en abîme du temps qui passe et de nos sociétés qui, dans leurs rapports à l'argent, n'ont pas évolué d'un iota, bien au contraire, si ce n'est dans le sens de la décadence.

Ces tréteaux de "commedia dell'arte" consentent une mise en scène époustouflante et percutante qui illustre parfaitement la montée dramatique des joutes qui vont se succéder en surexposition devant le public. Et dire que les visites ne manquent pas chez le Marcadet est un euphémisme ! C'est d'ailleurs un huissier qui y frappera les trois coups avec le brigadier, tel l'arbitre d'un match de boxe soufflant dans son sifflet pour déclarer les hostilités ouvertes. Le ton est donné. Chacun est prêt à tout pourvu d'éponger ses dettes, de récupérer les prêts octroyés au Sieur Marcadet dont la plus grand jouissance est justement d'en découdre. Le risque est son opium. Huissier, banquier, créanciers, prêteur sur gages, "ami" prêteur, prétendants (vrai et faux), épouse, fille, serviteurs monteront sur les tréteaux pour venir exprimer leur revendications devant un Marcadet cynique et dépourvu de toute moralité. Que voulez-vous, le succès ne s'encombre pas de sentiments. "De combien d'infamies se compose le succès ? soupirera hypocritement Verdelin, l' "ami" prêteur. Marcadet va recevoir et manipuler, à sa guise, tous ceux qui vont venir lui demander des comptes. Une incessante et stupéfiante mascarade de l'urgence destinée à débusquer la bête et à lui régler son compte sans ménagement. Mais Marcadet, ce faiseur, ce magicien, cet alchimiste, ce fildefériste, outre de faire du vent avec du vent, sait aussi comment procéder pour gagner du temps. Il a l'habileté de flairer l'imbécile et le cupide et l'art de manier le virtuel, l'esbroufe, la pirouette, la jonglerie avec rien tout en prenant garde d'y laisser le moins de plumes possibles.

Mensonges, chantages, fourberies, hypocrisies, coups bas, trahisons, dessous de table ne seront pas le seul apanage de Monsieur Marcadet mais de tous ces collègues affairistes.

Ces hommes, à l'avidité carnassière, sont, pour la plupart, représentés ventripotents. A l'époque, on les nommait "ventrigolus". La conception de ces gros ventres ainsi que des costumes des femmes et du personnel de service a fait l'objet d'un impressionnant travail (pas moins de neuf personnes y ont participé). De minutieuses recherches sur les costumes, les maquillages et les perruques ont été effectuées à partir de gravures de mode de l'époque et de dessins du grand caricaturiste, Honoré Daumier, qui se payait la poire de la bourgeoisie, des politiques jusqu'aux plus grands comme Louis Philippe. Une équipe pluridisciplinaire qui, dans le même esprit, a su conférer une épaisseur au caractère de chaque personnage. N'oublions pas la lumière. Julie-Lola Lanteri-Cravet est, entre autre, parvenue à magnifier l'admirable interprétation des acteurs et leurs maquillages (Jean-Bernard Scotto) par le biais de projecteurs dissimulés dans les malles situées en nez de scène générant un effet particulièrement marqué du jeu et des expressions.

Seul absent sur cette scène, Godeau, que Marcadet feint d'avoir fait venir pour gagner du temps et se dépêtrer d'une situation qui s'enlise. L'invisible Godeau, attendu par tous comme le lait sur le feu, fera toutefois la part belle à tout ce beau monde. Un messie qui sauve la mise et qui n'a rien de commun avec le Godot de Beckett, attendu, lui aussi, comme le grand sauveur mais qui n'aura de cesse de fausser compagnie à ceux qui l'attendent. Petit employé que Marcadet voulait jeter à la rue, Adolphe Minard, devenu riche par l'entremise de Godeau, épousera Julie. Marcadet échappera ainsi à la ruine tout comme ses amis "ventrigoulus" qui trouveront pitance dans cette arrivée inopinée d'argent frais. Comédie à l'épilogue heureux ? Pas tout à fait si l'on en juge par la chanson chorale qui signe la fin de la pièce. Entonnée par les deux groupes (les deux grands A du "Faiseur"), physiquement toujours séparés, celui des affairistes finira le refrain par "Argent" tandis que celui de la famille et des serviteurs le conclura par "Amour".

Du grand art que ce "Faiseur" de Robin Renucci dont l'adaptation des cinq actes d'origine par Evelyne Loew est d'une remarquable efficacité. Elle a su préserver le caractère facétieux, la férocité sans concession, la verve, le dynamisme la truculence et la drôlerie acidulée des dialogues tout en restant fidèle à l'esprit de Balzac. Un moment de pur bonheur où le temps s'est évaporé, comme l'argent !

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