(Réédition) LA DANSE DU DIABLE - Philippe CAUBERE - Anthéa Antibes du 29 au 31 janvier 2016

Une météorite sur la scène du théâtre Anthéa à Antibes en cette fin janvier 2016.

Fichtre ! Diantre ! Saperlipopette ! Mais où diable cet énergumène va-t-il chercher une telle énergie ?!

35, 23, 50, 70, 64, 3. Ces chiffres ne sont pas ceux d'un jeu de hasard ; ils se réfèrent à l’œuvre magistrale de Philippe Caubère, La danse du diable, et sont toujours aussi gagnants.

35 correspond au nombre d'années où cette Danse du diable continue à être représentée sur les scènes de France et de Navarre (sans doute dans d'autres contrées plus lointaines encore) et à tenir en haleine un public toujours aussi nombreux, ébahi par tant de virtuosité autant qu'hilare devant pareilles facéties, originalité et art de la répartie. Une danse folle et ensorceleuse qui, depuis sa première représentation en 1981 au "Ciné Rio" de Bruxelles n'a pris aucune ride. Ce roman autobiographique en action, "livre sur pied" aime à préciser l'acteur lui-même, a été conçu à partir d'un monumental travail d'improvisation représenté devant ses fidèles premiers spectateurs, Clémence Massart et Jean-Pierre Taihade. Des improvisations mises ensuite sur la page elles-mêmes issues d'écrits de jeunesse que Philippe Caubère avait rédigés 23 ans auparavant (entre 1976 et 1981) dans les Carnets d'un jeune homme. Une œuvre toute en force, aussi singulière qu'exceptionnelle : l’œuvre de toute une vie.

Jamais acteur n'a su aussi sincèrement, intensément, aussi longtemps, comme s'il en allait de sa vie, avec autant d'émotion, de cocasserie, d'amour et d'énergie su narrer l'histoire du théâtre. Il est, par ailleurs, intéressant de noter que Philippe Caubère ne le fait pas par le biais d'un acteur adulé, star parmi les stars mais bien par le regard d'un histrion débutant, celui de Ferdinand Faure (alias l'auteur lui-même) et de son rêve de devenir Gérard Philippe sans toutefois jamais y parvenir. C'est, comme le dit l'auteur lui-même, la représentation du "prolétariat du théâtre".

Ce sont donc les souvenirs provençaux de l'enfance et de l'adolescence de Ferdinand, entre les années 50 et 70, qui servent de structure à une danse où le théâtre est toujours présent, comme s'il était l'essence incontournable de l'histoire de l'être qui se met en scène ainsi que le monde hétéroclite, fantastique, burlesque, cocasse qui l'entoure. Tout un monde, une époque va revivre devant nous telle une mosaïque au rythme effréné tenue par le ciment circéen du théâtre. Dans ce foisonnement d'anecdotes et de situations, un des personnages les plus emblématiques est la propre mère de l'auteur, Claudine Gautier. Elément clé de l'articulation de la danse, personnage haut en couleur et au caractère bien trempé, cette petite bourgeoise de droite fait s'égrainer avec une drôlerie caustique les souvenirs de son fils dont elle n'a de cesse de railler les ambitions intellectuelles d'écrivain et d'acteur et la galerie de personnages qui l'étaye, en se servant d'une interlocutrice muette, incapable d'en place une devant une si implacable logorrhée : Madame Collomer, sa femme de ménage espagnole et communiste. Entreront dans la danse avec une bouffonnerie désopilante, comme dans un manège, Mauriac, Malraux, Roger Lanzac, Johnny Hallyday, Sartre, Mnouchkine, patronyme maintes fois écorché par Madame Gautier qui réservera tout son amour pour le Général de Gaulle, à l'égard duquel elle voue une admiration sans borne. Parmi les moins connus avec lesquels Ferdinand fait ses premiers pas dans le monde du théâtre, on se souviendra longtemps de Micheline Paliard, la professeure de diction perchée sur ses cothurnes, de sa truculence et de son bagout.

Plusieurs pages ne suffiraient pas à définir ce qu'est un spectacle de Philippe Caubère tant cela fuse de tous côtés ! Ce qui est époustouflant, c'est qu'à 64 ans, cet acteur, auteur, metteur-en-scène fait tout, absolument tout ! Et avec quelle fraîcheur, quelle aisance ! Sur une scène immense au décor composé en tout et pour tout d'une chaise et d'un petit banc, unique interprète de toute cette vertigineuse galerie de portraits, Philippe Caubère, mime la foule, la fenêtre, les choses qui l'entourent, la coulisse invisible qui se trouve au dessus de la tête de Micheline, là où œuvre Georges, le machiniste fou, les éléments tel que le vent, assure les bruitages, les ouvertures, fermetures, grincements de portes, les clefs dans les serrures, les claques, les talons de Micheline (impayable !) et ce en jouant sur tous les registres ! Philippe Caubère est un magicien qui maîtrise scène, voix, corps, jeu, souffle et espace comme personne. Un petit regret concernant le son. Sur certains passages particulièrement rapides entre un personnage et un autre, selon la place où l'on se trouvait dans la salle, la compréhension de certains courts passages s'est parfois trouvée altérée. Dommage... Un véritable tour de force néanmoins pour cet homme qui n'a cessé de nous amuser, de nous faire rêver, de nous émouvoir pendant 3 heures ! L'histoire du théâtre du prolétariat par un Ferdinand débutant dont son double a pu déployer devant l'auditoire toute l'étendue de son immense talent.

Quelques mots sur les merveilleux chants bulgares (Les mystères de voix bulgares) qui, au début et à la fin, confèrent à cet inoubliable moment toute sa grandeur. De même, l'épilogue symbolique et si émouvant de l'acteur qui, luttant contre de puissants éléments, parvient tant bien que mal à s'extirper de la scène (dont on peut imaginer que Philippe Caubère ne sort jamais vraiment) pour rejoindre une puissante source d'énergie lumineuse représentée métaphoriquement par une mère morte vers laquelle, à plusieurs reprises et avec un certain désespoir, il va crier son dernier mot : "MAMAN !"

"Dans l'autobiographie, la vie et l'art se mélangent", dit Philippe Caubère. On ne le contredira pas et c'est bien ainsi qu'il vit, qu'il crée, qu'il rêve et qu'il aime. Théâtre indissociable de toute vie et vice versa. Là où tout se mélange, où tout est libre dans son expression. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce que l'on sent dans ce théâtre, c'est que pour Philippe Caubère, c'est un peu de l'ordre d'une question de vie ou de mort. Sur ce thème, quelques mots qui en disent long sur son engagement, sur ce qu'il laisse chaque fois qu'il monte sur scène.

"... C'est un spectacle sur le souvenir, sur l'oubli et sur l'enfance en soi d'un personnage, Ferdinand, comme Céline, comme le diable et comme Pierrot le fou. Je m'appelle pas Pierrot, je m'appelle Ferdinand, et comment il fait pour vivre en lui ce poids, ce passé qui l'emplit, qui l'entrave et qui parfois tressaille. Il faut le voir naïf, vivant, idiot et drôle, essayer d'entrer de plein fouet dans le monde. Et comment, malgré tous ses efforts, il n'y parvient jamais. Il faut écrire des scènes, inventer des situations, des dialogues et c'est si difficile quand c'est si facile de développer des idées, mon Dieu, Maman, Mesdames et Messieurs, c'est affreux parce que je vais jouer ma vie et que personne ne le sait". (extrait de Au bout de la nuit)

Que vous dire de plus Monsieur Caubère si ce n'est : "Chapeau bas Madame la marquise ! "

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