(Réédition) LA MERE CONFIDENTE - Mise en scène de Frédérique GREGOIRE - Théâtre de l'Eau Vive - 28 janvier au 7 février 2016

C'est au Théâtre de l'Eau Vive que les comédiens du Petit Théâtre des Affranchis jouent, du 28 janvier au 7 février 2016, La mère confidente, pièce en trois actes et en prose. Cette œuvre, relativement peu connue de Marivaux fut écrire pour les comédiens Italiens de l'Hôtel de Bourgogne et représentée pour la première fois le 9 mai 1735. La typologie de caractère encore empreinte de commedia dell'arte, affinée par des variations de discours et de situations, et marivaudages y font large place à l'usage du quiproquo, de l'espionnage, du travestissement, du dédoublement, de la ruse, de la confession et du coup de théâtre. Cette comédie, dont le principal ressort est l'amour sous ses différentes facettes ainsi que l'esprit de liberté, est cependant bien ancrée dans la philosophie propre au siècle des Lumières.

Dans un lieu bucolique, durant une promenade forestière, Angélique et Dorante, par l'entremise de Lisette, servante de Angélique, se rencontrent. Issus du même rang social, tout pourrait sembler aller de soi mais Dorante, contrairement à celle pour qui bat son cœur, est sans le sous d'où l'inquiétude d'Argante, mère d'Angélique, qui l'a, par ailleurs, promise à un autre prétendant, Ergaste, parisien d'âge mûr et fortuné. Tout se complique et promet litiges, pleurs et grincements de dents. C'est là que Marivaux fait preuve d'une grande modernité. Par le biais de la stratégie de la négociation, l'auteur va pouvoir maintenir une cohésion entre les personnages et ainsi, après certaines péripéties, pouvoir faire triompher l'amour et l'évolution éthique de chacun. Une issue heureuse qui évite de sombrer dans des relations au pari perdant/perdant pour celui gagnant/gagnant non seulement entre mère et fille mais entre Ergaste et Dorante, ce dernier s'avérant être son neveu.

Le choix de la négociation est de rigueur entre les protagonistes, et de façon plus générale, entre tous les personnages, Lisette et Lubin (paysan et valet d'Argante) préférant une négociation plus pécuniaire avec Ergaste, Dorante et Argante. La pièce s'inscrit sur la construction d'un accord essentiellement basé sur la discussion et le dédoublement de personnage annoncé par la mère à sa fille qui lui demande la grâce de devenir sa confidente, son amie. Ce choix du dédoublement permet de faire un pas de côté et d'éviter l'impasse, le blocage, la perte. Là où survient le désaccord, la règle du jeu s'impose dans une discussion à cœur ouvert exigée. Tout dire pourvu d'évincer tout ce qui peut y faire obstacle. A travers ce progressif processus d'autonomie, d'émancipation, de moralité, la toile de fond du bon sens, de la raison et de l'amour va finalement l'emporter. Là où l'horizon de la perte est permanent, l'écoute de l'autre permet de rester en lien, d'échouer dans l'irrationnel en faisant tout voler en éclat. Une écoute qui cependant ne pourra faire l'économie d'un cheminement introspectif. Mère et fille y seront grandement soumises permettant, par voie de conséquence, de faire évoluer tous les personnages. L'entreprise ne se fera, évidemment, pas sans difficultés et l'identité de chacun sera souvent mise à mal. On se perdra presque telle Angélique qui dans l'acte III, scène 8 dira ne plus se reconnaître, ne plus savoir à qui se fier demandant d'être secourue à une mère qui lui répond : "Et contre qui ?", "Contre moi, contre Dorante et contre vous" rétorquera la jeune femme.

C'est sur une petite comptine portant le titre évocateur de Confidence que commence la pièce. Le décor conçu par Sylvie T. a su, de façon ingénieuse et minimaliste, s'adapter aux immanquables compromis qu'imposait l'étroitesse de la scène. Une table, deux chaises dans un jardin agrémenté de panneaux mobiles dont les dessins évoquent les frontispices des œuvres de l'époque.

La mise en scène de Frédérique Grégoire qui joue également le rôle d'Argante, confrontée, elle aussi, à l'espace imparti, est, dans l'ensemble, parvenue à faire vivre cette histoire de la rencontre à travers le dialogue sans trop empiéter sur sa dynamique. Frédérique Grégoire explique le choix de cette pièce en justifiant son désir de rester dans le registre du classique tout en jouant avec sa propre fille, Zoé Concas, qui interprète, avec beaucoup de brio, le rôle d'Angélique. Mère et fille, à la vie comme à la scène. Quant à l'interprétation d'Argante, passant naturellement du registre autoritaire à celui de la tendresse, Frédérique Grégoire est tout à fait convaincante. L'Argante de la Mère confidente, maîtresse de maison, n'a rien de comparable avec l'Argante, homme, des Fourberies de Scapin et l'Argan du Malade imaginaire. Contrairement à ces personnages irrationnels et excessifs qui s'inscrivent dans un dialogue totalement fermé, sclérosés dans leur toute puissance et leur bêtise, Argante va savoir donner la parole à sa fille, écouter les uns et les autres ce qui lui permettra, peu à peu, de juger avec discernement la profondeur d'âme de sa progéniture et d'un Dorante qui, emporté par sa fougue juvénile, sa légèreté, son inconscience, va frôler la catastrophe. Elle n'a, par ailleurs, rien de commun avec Madame Argante de l'Ecole des mères et l'Illustre aventurier, pièce en un acte de Marivaux représentée trois ans plus tôt par les mêmes comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. L'auteur y reprend le thème de l'Ecole des femmes de Molière. Cette Madame Argante tient sa fille Angélique cloîtrée, l'habille telle une souillon qu'elle destine à un vieillard dont le propre fils, Eraste, est amoureux avec pour seule justification d'éviter à sa fille l'éventuelle inconstance d'un jeune mari. Sans faire aucun cas de son chagrin, convaincue d'être de bonne foi, la raison ne finit par l'emporter que par le biais du père d'Eraste qui parvient à persuader Madame Argante d'accepter l'union de sa fille avec son fils. Ceci étant, il n'en reste pas moins qu'à l'instar de Madame Argante, l'Argante de la Mère confidente est seule à diriger l'éducation de sa fille. Nous sommes effectivement en présence de deux familles monoparentales où le père est totalement absent. Qu'est-il devenu ? Sont-elles veuves ? Rien ne nous est révélé ce qui accentue le risque d'une toute puissance maternelle. Pour le reste, l'Argante de la Mère confidente est dans l'écoute, l'observation s'évertuant, par les va-et-vient stratégiques de la mère à la confidente, à ne jamais rompre la relation. C'est LA négociatrice de la pièce. En usant de l'artifice du dédoublement, du travestissement, du double langage, des propos contradictoires, elle parvient à garder une relation de qualité avec sa fille. Particulièrement psychologue, elle dépasse les a priori, les jugements de valeur et va plus loin : vers la raison. Faisant preuve de finesse et de tactique, elle jonglera avec les modulations de rôle pour qu'Angélique accepte d'entrer en négociation et que perdure la discussion. Bien sûr, elle sera parfois tentée d'interdire à Angélique de revoir Dorante, de glisser dans une inflexible autorité ce qui annulerait toute négociation et risquerait de lui faire perdre l'amour de sa fille. Mais Marivaux va plus loin car la méfiance éprouvée à l'égard d'Angélique et de Dorante, Argante aura la sagesse de l'éprouver pour elle-même. L'espace expressif sans pareil qu'offre le subterfuge du dédoublement s'inscrit non seulement dans un lieu de parole où chacun peut trouver son compte tout en permettant à l'honneur d'être sauf. Grâce à cette nouvelle redistribution des rôles et de l'ouverture qu'elle accorde sur le chemin de la vérité, ajustant sans cesse leur positionnement identitaire dans la négociation afin de ne pas perdre la liberté qu'octroie le dialogue, mère et fille se retrouvent sur un certain pied d'égalité. Un pas de côté, une souplesse d'esprit qui incitent l'autre à se décentrer tout en préservant l'intérêt de chacune avec le luxe de pouvoir contrôler la situation. Et c'est dans cette dynamique de reconnaissance de l'autre que Argante parvient à pactiser avec le temps : celui de découvrir qui est réellement Dorante. Une reconnaissance qui adviendra dans la scène clé lors de l'avant dernière scène.

La très jeune Zoé Concas, nous a enchantés. Tout comme sa mère, elle a su jouer sur les deux registres qu'imposaient les jeux de rôles. Un texte riche et difficile ponctué de longues tirades qu'elle a affronté avec une certaine aisance et qui laisse présager un bel avenir d'actrice. Angélique, moins naïve que son homonyme de l'Ecole des femmes de Molière résiste, collabore, dialogue, raisonne tout en prenant de la distance avec le rôle imposé par sa mère. Malgré ses doutes, ses craintes, son inclination à rester dans son rôle de fille obéissante, elle marche inconsciemment vers l'émancipation, le détachement, la liberté. Angélique devient une femme. Peu à peu, elle gagne en autonomie sans pour autant perdre sa mère tant cette dernière sait l'observer, l'écouter, faire la part des choses acceptant, elle aussi, de la voir s'éloigner vers un autre type d'amour que celui qui la liait à son enfant. L'intelligence et la finesse d'Angélique n'auront de cesse, tant que faire se peut, de préserver l'intérêt commun entre elle et sa mère et ce, jusqu'à remettre en jeu son alliance avec Dorante.

Dorante, interprété par Elijah Serfaty, est un jeune immature, amoureux transis d'Angélique. Obsédé par l'impossibilité apparente de pouvoir s'unir à elle à cause de sa piteuse situation financière et d'un rival inconnu et fortuné déjà promis à son aimée, il ira jusqu'à fomenter un projet d'enlèvement des plus scabreux. L'interprétation de Dorante reflète le caractère inexpert, passif et rêveur du personnage. Si ces aspects du personnage ont bien été interprétés, peut-être le jeune acteur aurait-il pu conférer davantage d'épaisseur dans l'interprétation de la passion des transports amoureux et la hardiesse du projet d'enlèvement. Tout au long de la pièce Dorante va s'accrocher à l'irrationalité de ce projet insensé et ce, malgré avoir essuyé les multiples refus d'Angélique. Ce n'est qu'après avoir lâché et convenu de la légèreté de son dessein, qu'après s'en être totalement remis à la mère d'Angélique, travestie en tante, que l'impasse fera place à l'ouverture, au dévoilement d'une tante en mère qui lui accordera sa confiance et la main de sa progéniture. Mais le dévoilement n'y suffira pas. Il faudra qu'Ergaste, joué par Jean-Christophe Picard, accepte de céder sa place. Car si Ergaste - dont le choix du nom n'est pas anodin puisqu'il renvoie à l'ergastule présagé pour Angélique qui ne partage pas ses sentiments -, fait l'objet des moqueries de Lisette et de Lubin quant à ses traits de caractère d'homme calme, froid, rêveur et taiseux, il s'avérera être le grand sauveur de la situation. Son flegme, son bon sens, sa maturité, sa magnanimité laisseront de côté l'orgueil du dépit amoureux pour faire le bonheur de son neveu en lui laissant sa promise et en le gratifiant de sa fortune. L'honneur est sauf, les préceptes sociaux d'une mère qui ne saurait marier une fille bien dotée à un homme sans ressources, aussi. Désormais, plus rien ne peut entraver l'union de ces êtres qui s'aiment. La grande vertu d'Ergaste - sans parler de la finesse d'approche psychologique de Marivaux - consiste à s'être bien gardé de dévoiler à son neveu qu'il était l'autre prétendant fortuné d'Angélique. Une position stratégique dont il n'a pas voulu tirer partie contre son neveu mais qui, bien au contraire, dans sa retenue jusqu'au moment choisi, lui a permis de pouvoir entendre une parole authentique de sa part. Ergaste, le philosophe parisien, apparaît bien plus raisonnable, calme, posé et réfléchi face au comportement irrationnel et passionné de son cher neveu. Tout comme Argante à l'égard d'Angélique, il offre à Dorante "liberté toute entière" (III,4). Liberté, égalité, fraternité, des mots chers à l'époque des Lumières qui verra poindre, quelques décennies plus tard, la Déclaration des droits de l'homme.

Bravo, enfin, aux deux personnages qui égayent cette pièce plutôt sérieuse. Excellente généreuse et espiègle interprétation de Lisette par Séverine Moraglia. Quant à Lubin, personnage présent dans Georges Dandin mais sans la cocasserie de la langue vernaculaire du Lubin marivaudien, le jeu de Didier Veschi est drôlissime et truculent. La puissance de sa voix, le naturel de sa gestuelle et son irréprochable diction, lorsque l'on sait à quel point le texte, au patois très enlevé, est un tour de force, révèlent une indéniable performance d'acteur de grand talent.

Alors, de la confidente à la confidence... allez-y ! Les acteurs du Petit Théâtre des Affranchis le méritent bien.

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