(Réédition) LA MERE de Florian ZELLER - TNN - Nice - 23 et 29 avril 2016

"Nottingham, I have changed this love for you". Ce sont les derniers mots du Prologue en anglais de La Mère. Que signifient-ils ? Quel amour a-t-il été changé ? A l'avantage ou au désavantage de qui ? On ne le saura jamais véritablement. Tel est le sentiment d'incertitude, de doute, d'absence de repère sur lequel nous entraine aussi bien le très profond et puissant texte de Florian Zeller que la mise en scène, tout aussi efficace, de Marcial Di Fonzo Bo (ancien assistant d'Alfredo Arias et Molière de la meilleure mise en scène pour La Mère) qui, avec les décors, viennent parfaitement se caler sur l'énigmatique construction poétique de la pièce. Il n'en reste pas moins qu'au creux des mots de cette phrase, se love le sentiment dévoyé, fort, dévorateur et irrépressible de l'amour d'une femme, d'une épouse, d'une mère qui ne s'adresse plus à un mari mais exclusivement à son propre fils.

Florian Zeller, cet auteur surdoué autant que précoce, dramaturge, metteur en scène au théâtre, à l'opéra et au cinéma nous a proposé, en cette fin avril, au TNN, une pièce acide et tragique. Celle d'une mère possessive à l'égard d'un fils follement aimé et d'une mère tout court qui n'a jamais joué que ce rôle et absolument rien d'autre, d'où son incommensurable dénuement. Une mère qui ne fait que se morfondre dans une scénographie minimaliste et astucieuse tant elle s'imprègne de la poétique énigmatique du texte. A cet égard, l'immense paroi coulissante à la transparence d'organza qui partage la scène en deux, du côté cour au côté jardin, renvoie à cette dichotomie entre un lieu de passage, sorte de vestibule où l'on ne fait que se croiser tout en récriminant et un lieu, plus intime, où les sentiments s'exacerbent, se déchainent, où l'on trompe, où l'on s'écharpe, où l'on vocifère, où l'on s'échine à vouloir séduire, où l'on pleure, où l'on tente de se suicider, où l'on s'aliène, où l'on gît sur un lit d'hôpital.

Cette scénographie, tout comme l'originale et efficace mise en scène, nous embarquent dans la répétition de mêmes scènes proposant différentes approches, autant de possibles où aucune vérité ne peut avoir de prise. Possibles, oui, car dans ce kaléidoscope d'hypothèses, le spectateur sera laissé dans le doute et l'incapacité de savoir où se situe le réel de l'imaginaire. Dans cette pièce, "on peut douter de tout et tout est possible" dit Florian Zeller. Ça nous file sans cesse entre les doigts tel du sable sec. Et la gageure, la "responsabilité" du théâtre, comme il le précise lui-même, est effectivement celle de savoir "donner sa forme à l'éphémère de l'histoire qui vient d'être jouée". C'est réussi ! A noter également, l'habileté avec laquelle Marcial Di Fonzo Bo réussit les passages, apparemment identiques, d'une scène à l'autre : une synchronisation bien huilée, une aisance, sans forçage, ni syncope.

Catherine Hiegel, mise à la retraite du Français en décembre 2009 par le Comité d'administration, à peine après avoir été nommée doyenne de la troupe en mai 2008, n'y est certes pas, à la retraite. Preuve en est le Molière de la meilleure comédienne pour le rôle de cette Mère en 2011. D'ailleurs, malgré l'excellence de tous les comédiens (Jean-Pierre Chatelais, Eric Caravaca, Sol Espèche), Catherine Hiegel emplit l'espace, nous entraîne dans son fracassant et tragique sillage tant la bouleversante et magistrale interprétation fait étal de l'époustouflante amplitude expressive des sentiments dont elle est capable : l'abandon, le désespoir, la colère, l'hystérie, la séduction, la cruauté, la jalousie, la fragilité, l'angoisse, la peur, le dégoût, le mépris, la folie...

Du calme apparent et de la platitude des propos échangés et réitérés au gré des scènes entre le père et la mère, on sent la faille, le feu qui bout et qui ne tarde pas à exploser avec la rancœur la plus âcre. Elle, la Mère, n'en peut plus. "Je me suis fait avoir sur toute la ligne !" et "Je sais que tu vas partir" qu'elle jette au visage d'un mari qu'elle n'épargne pas et qui s'ingénie à ne pas faire de vague, bien décidé à prendre son train pour se rendre à son séminaire, sont des phrases clés qui illustrent la chronique d'une déchéance annoncée. Le vide de cette mère est abyssal. C'est le fruit d'une vie passée à n'être que et intégralement mère. La femme n'y a eu aucune sorte d'existence. Sans passion pour quoi que ce soit d'autre que pour son fils Nicolas, à l'égard duquel elle voue un amour excessif, elle n'a vécu que pour lui. Les enfants partis et le mari au travail ou dans le lit d'une jeune maîtresse (nous ne le saurons jamais vraiment), elle passe désormais ses journées à faire du rangement, broyer du noir, boire, absorber des petites pilules bleues qui l'emmènent hors du temps et de l'insupportable néant de sa vie, catastrophe dont elle est en grande partie responsable.

Le navire prend l'eau. Larguée de toutes parts dont sa principale et adulée amarre, cette mère se débat dans une lutte désespérée et sans retour telle une coquille de noix sur une mer démontée. Avec la férocité et la fragilité d'une Médée, elle s'agite, vocifère, se plaint, invective, cherche à retenir ce fils qui revient au bercail suite à une dispute avec sa compagne. Ce fils, ce souffle, cette raison de vivre, cette bouée de sauvetage, il faut le retenir, coûte que coûte. Mais ni la belle robe rouge sang qu'elle fait virevolter, telle une adolescente, tant elle voudrait récupérer ce qui est irrémédiablement perdu, cette robe séduction mais aussi blessure avec laquelle elle va tenter de reconquérir l'amant interdit pour qu'il l'emmène au restaurant, qu'il la fasse danser, enlacés comme des amoureux, ni les critiques proférées envers Elodie, sa belle-fille, dont celle de porter une robe rouge qui ne lui sied pas tant ce rouge enjôleur n'appartient qu'à elle seule (Sol Espèche qui dans la pièce jouera la fille, la maîtresse, l'infirmière : autant de femmes à haïr qui ne cessent de la renvoyer à elle-même et à la vie qu'elle a oublié de vivre), n'auront de prise.

Selon la scène répétée, on voit ce fils être tantôt en attente, tantôt absent, tantôt délaissant ou empêché par la frénétique convoitise de sa mère de revoir la femme qu'il vient de quitter sans trop savoir pourquoi tant ses sentiments sont confus par l'ambiguïté qui l'enchaîne à la première femme de sa vie. Car s'il se débat, malgré l'emprise que peut avoir sur lui sa génitrice, malgré ses tergiversations, malgré ce retour au nid, son désir est de retourner vers celle qu'il aime. Les deux phrases en miroir de ce déchirement, de cette joute, sont, du reste, fort éloquentes lorsque Nicolas, inquiet, demande à sa mère : "Elodie n'a pas appelé ?" tandis que la mère, tout aussi soucieuse, questionne son époux en disant : "Nicolas n'a pas appelé ?". Nicolas court après une femme mais ce n'est pas elle et c'est ce qui, outre le fait d'être passée à côté de sa vie, la tue. Les mots vengeurs contre la belle-fille et la toute-puissance de l'incestueux parfum maternel qui lui colle encore à la peau failliront laissant la mater dolorosa se débrouiller avec son incoercible passion, son extrême solitude et délabrement.

Le tout finit dans une chambre d'hôpital, peut-être psychiatrique, après une tentative de suicide. Mais ne nous y trompons pas, si la mère y reste, en tout cas psychiquement, cela n'évitera pas aux autres : le père, le fils, la belle-fille, d'y laisser de nombreuses plumes.

Cette écriture et mise en scène labyrinthiques vers la déchéance, le vide mental et l'inexorable aliénation de cette mémorable Mère, dans lesquelles s'est perdu le spectateur, renvoie, dans une autre perspective qui est celle d'un père victime d'Alzheimer, à la pièce du même auteur jouée deux ans plus tard et dont la résonance du succès a franchi, et bien au-delà, les frontières de l'Hexagone : Le Père.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

URL de rétrolien : http://theatreetcie06.fr/dotcl/index.php?trackback/7